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| Thierry
VERHELST
Cet essai envisage l’existence d’autres possibilités pour l’avenir de la planète. Il parie sur l’espérance que l’humanité soit enceinte de renouvellements prometteurs. Dans tous les continents, des secteurs importants de la société civile s’opposent au formatage du monde. La diversité des cultures et la profondeur des différentes sagesses et spiritualités contribuent à la recherche, certes encore tâtonnante, d’un monde différent. Au Nord de la planète, nombreux sont ceux qui appellent de leurs
vœux le réenchantement du monde. Il faut donner une âme
à la mondialisation, disent-ils. En effet, l'homme des Lumières
n'y voit plus très clair. L’Occident issu des Temps Modernes
est en crise. L’ambition effrénée de maîtrise
de la nature et de la vie nous a transformés en apprentis sorciers.
Nous sommes dépassés par nos inventions. Les acquis jadis
libérateurs de la modernité dérivent en modernisme
mortifère. L’autonomie de la personne est réduite
à l’individualisme compétitif, la raison au rationalisme
instrumental, la sécularisation à la perte de sens. L’économie
envahit nos sociétés où règne désormais
la marchandisation généralisée. Si nous persistons
dans ces travers, nous allons mourir de solitude et d'angoisse existentielle
après avoir détruit notre environnement. Il faut sortir
des dérives actuelles de la modernité. La modernité dont il est question dans ces pages réfère aux acquis philosophiques et à la culture que l’Occident a développés au cours des derniers siècles. C’est une culture parmi d’autres, même s’il est vrai qu’elle renferme un certain nombre de valeurs universelles qui transcendent effectivement le temps et l'espace. Pour écarter tout malentendu, comprenons que moderne n’est pas ici synonyme de contemporain. On peut vivre aujourd'hui sans avoir une culture moderne. Ainsi, il sera question dans ce livre d’Indiens d’Amazonie qui refusent l'économie de marché et la télévision. Ils sont nos contemporains mais ils préfèrent ne pas être modernes. Ils ne veulent pas s'adonner au type d'économie et à certaines des valeurs qui caractérisent la modernité. Comprenons aussi qu’il y a des idéaux modernes, par exemple l’idée de progrès illimité, qui sont en passe de devenir désuets. Ne parle-t-on pas de postmodernité ? Certains n’appellent-ils pas de leurs vœux une pensée postglobale pour dépasser les impasses de la globalisation actuelle pourtant censée répondre aux soi-disant exigences de la modernité la plus avancée ? Il ne s’agit pas seulement de faire un tri radical dans les valeurs de la modernité. Il s’agit aussi de s’inspirer de certaines valeurs prémodernes. Des Occidentaux éprouvent une nostalgie, quelquefois salutaire et justifiée, envers les sociétés non modernes. L’Occident a besoin d’évoluer vers une mentalité qui se situerait au-delà de la modernité et qui s’ouvrirait à d’autres valeurs, dont certaines seraient inspirées des traditions anciennes, tandis que d’autres seraient novatrices. Au Sud vivent des sociétés encore relativement traditionnelles, même si la culture moderne et des évolutions endogènes y ont fait des incursions profondes. Jusque dans les quartiers occidentalisés subsistent encore des réflexes anciens. Des gens cultivent un sens étonnant des relations humaines et de l’hospitalité. Leur culture répond à un goût d'interrelation au sein d'un tout. Ils ont conservé une certaine sagesse dans leur rapport à la nature et dans leur façon de gérer la vie en commun. Ces sociétés ont bien des choses à nous apprendre. Mais il ne faut pas les idéaliser. Elles ploient souvent sous le poids de contraintes collectives qui peuvent entraver le libre épanouissement personnel. Si les sociétés du Sud restent empêtrées dans certains aspects de leurs cultures ancestrales, elles n'auront pas la force de surmonter les défis de la faim, des épidémies et des dictatures. Elles seront de plus en plus désorientées face à la déferlante de la mondialisation globalisante. Elles ont à s’enraciner dans la profondeur de leur identité, et à s’ouvrir simultanément aux requêtes de la modernité, dans une fidélité créatrice envers ce qu’elles vivent de plus beau. Dans de nombreux pays du Sud, un processus de renouveau et de recomposition est en cours. Transposée en d’autres lieux, la modernité d’origine occidentale y est adaptée et modifiée en fonction des conditions et des cultures locales. Un regard neuf, non entaché d’ethnocentrisme, permet d’y voir autre chose qu’une forme défectueuse du modèle occidental qui se prétendrait unique. Au lieu de traiter de corruption ces formes nouvelles, il est plus intéressant de les considérer comme des exemples de métissage qui vont au-delà de la modernité. Prendre la mesure de la diversité culturelle dans le monde et déceler les multiples interactions en cours entre tradition et modernité, voilà une tâche pour ceux qui souhaitent un autre monde. Il s’agit d’imaginer une mondialisation plus heureuse que celle que promettent les hérauts de l’unification culturelle de la planète par les mécanismes du marché. Faisons le pari d’une évolution positive et observons pour ce faire ce qui se passe réellement dans le monde, fusse dans les coulisses de la mondialisation-occidentalisation. D’une part, les sociétés occidentales modernes s’ouvrent aux cultures traditionnelles. Elles insufflent ainsi plus de sens et de beauté dans la vie quotidienne. D’autre part, des sociétés traditionnelles se modernisent et s’ouvrent à ce que l’Occident peut leur apporter de valable. Elles tentent de mieux gérer leurs problèmes matériels tout en conservant leurs identités spécifiques. Les échanges interculturels et le recours aux intuitions originelles de leurs propres traditions peuvent aider les habitants des deux hémisphères à dépasser les limites actuelles de leurs cultures respectives et à livrer passage à une mutation des valeurs et des attitudes. Ce processus de fécondation culturelle réciproque renferme une importante dimension spirituelle, au sens où il débouche sur la question du sens ultime et de ce qui transcende les apparences. S’il s’accomplit selon le scénario positif évoqué
ici, ce processus de recomposition culturelle, fait de métissages,
de créativité, de tricotages et de bricolages ingénieux
pourrait conduire à la mise en place de sociétés
qui soient plus justes, plus fraternelles et plus respectueuses de la
nature. A l’horizon se profile peut-être un monde construit
par des citoyens responsables et solidaires. |
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