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LA
PUISSANCE DES CULTURES ET LA CULTURE DU POUVOIR
Un membre du Réseau hollandais Cultures et Développement,
l'historien et philosophe Jan Nederveen Pieterse vient d'être
primé (prix Ruigrok) pour son ouvrage "Empire and
Emancipation". Il y décrit la dialectique de la domination-émancipation
comme moteur de l'histoire. Cet anthropologue métisse,
issu des Indes néerlandaises s'oppose à la démobilisation
intellectuelle post-moderne selon laquelle il n'y aurait plus
moyen de produire une pensée globale sur le monde et l'histoire.
Bien qu'il rejette le réductionnisme de la pensée
rationaliste-modernisatrice du capitalisme, du libre-échange
et du développement et leur négation marxiste anti-impérialiste,
il s'essaie à une nouvelle synthèse moins eurocentrique
et, dit-il, inspirée par le dialogue interculturel auquel
nous invite le polycentrisme actuel (fin des Blocs Est-Ouest).
Ni l'état moderne ni le capital n'offrent d'explication
assez subtile pour comprendre et changer le monde actuel. Un troisième
acteur est absent de ces formulations héritées du
19ème siècle : la société civile.
La notion d'émancipation est beaucoup plus riche, dit-il,
que ce que les Lumières et le marxisme - deux idées
très occidentales - en ont fait : elle inclut les mouvements
de femmes, le réveil spirituel et culturel, les écologistes,
les pacifistes. Les mouvements sociaux font 1'histoire dans une
dialectique continuelle pouvoir-libération. L'émancipation
ne se réduit pas aux luttes ouvrières ni à
la modernisation par le développement. Elle réside
plutôt dans toute révolte sociale contre le système
de valeurs dominant à un moment donné. Ce n'est
pas la Raison mais les valeurs morales et spirituelles qui font
l'histoire.
La
part ténébreuse des Lumières
Cette
pensée repose sur la critique des Lumières dans
lesquelles s'enracinent le développement capitaliste et
le marxisme. Les Lumières sont invoquées en Occident
comme le grand Projet émancipateur de l'homme enfin éclairé
: elles promettent l'autonomie, la liberté, la raison,
le progrès. En réalité cependant, les Lumières
n'ont réalisé que l'émancipation de la bourgeoisie
européenne. Elle servit de prétexte à la
domination des autres classes et des autres peuples : en Europe,
l'Etat de droit (pour la bourgeoisie), dans les colonies, l'esclavage
puis la domination. Les Lumières renferment sournoisement
une idéologie du pouvoir : celui de l'occident sur le monde.
L'Occident actuel continue de phantasmer son histoire au lieu
de découvrir la part ténébreuse de ses Lumières.
La démocratisation et la modernisation sont pour le Sud
des impasses car elles renferment un sous-entendu : la domination
de l'autre pour garantir son propre progrès, et sa propre
liberté. Mais le Sud n'a plus de tiers-monde à conquérir
et à coloniser ! Voilà pourquoi il faut une vision
nouvelle, polycentrique, de l'émancipation, fondée
sur la dialectique domination-libération, Etat-société
civile. Il faut abandonner les dichotomies faciles et trompeuses
: "le" capitalisme, "la" révolution.
Le réel est plus complexe et la créativité
des mouvements sociaux est plus forte. Les ONG y ont un rôle
à jouer. Elles ont à manier un nouveau paradigme
du changement.
Au
cours d'une réunion du Réseau Cultures et Développement
néerlandais, J.P. Nederveen Pieterse fit un exposé
très remarqué sur " La culture du pouvoir et
le pouvoir de la culture ". La culture du pouvoir sert à
organiser et légitimer le pouvoir et à en occulter
les abus. C'est la culture des régimes forts, du FMI, des
feuilletons télévisés américains,
du progrès et du développement, des "experts".
Il s'agit d'une culture qui vient d'en haut (porté par
un pouvoir "sur les gens" et non pas "à
partir des gens"). Cependant, cette culture du pouvoir connaît
des contradictions internes. Le pouvoir n'est pas homogène
("le" système capitaliste n'existe pas) et sa
culture est plurielle. La culture du pouvoir est déchirée
par des combats internes pour 1'hégémonie. En outre,
la culture du pouvoir est constamment menacée par le pouvoir
de la culture : celle d'en bas.
La
dialectique de l'émancipation-domination
La
société civile oppose en effet une culture de résistance
à la culture du pouvoir. La culture du mouvement ouvrier
européen en est un exemple. La lutte anti-coloniale en
est un autre. Quand le pouvoir de ces contre-cultures est assez
fort, il triomphe et se transforme à son tour en culture
du pouvoir. Inévitablement, il s'affrontera à de
nouvelles contre-cultures. Ainsi l'Etat indépendant, produit
de la lutte anti-coloniale, entre en tension avec le pouvoir de
la culture des citoyens de cet Etat. L'histoire humaine repose
sur cette dialectique infinie du pouvoir de la culture qui devient
une culture du pouvoir. On s'aperçoit que l'émancipation
d'hier devient la domination d'aujourd'hui et ainsi de suite.
Les
nouveaux mouvements sociaux d'aujourd'hui annoncent les courants
dominants de demain. La domination actuelle ne saurait être
éternelle. Elle sera contestée par un mouvement
émancipateur lequel, à son tour, s'installera et
deviendra opprimant.
Par
le pouvoir de leur culture, les gens donnent sens et orientation
à leur existence. Ils changent leur histoire. Il faut donc
éviter d'enfermer le pouvoir de la culture dans une conception
statique, notamment par une interprétation an-historique
des termes "tradition", "racines", "identité".
La
pensée de Jan Nederveen Pieterse rejoint une des convictions
de notre Réseau. Nous pensons que la culture est une force
dynamique qui constitue le moteur de l'histoire et la raison-d'être
de notre espérance. Il n'y a aucune raison de penser que
"le système" capitaliste et le désordre
économique mondial actuel vont perdurer. La société
civile, les nouveaux mouvements sociaux sont les lieux d'émergence
de contre-cultures, et d'une histoire nouvelle (mais toujours
inachevée).
Jan
Nederveen Pieterse offre à notre réflexion des pistes
intéressantes. Elles s'inspirent notamment d'André
Gunder Frank, de Samir Amin et d'Immanuel Wallerstein, du Camus
de "L'homme révolté" et surtout de W.
Wertheim ("Evolution et révolution"). Ces pistes
semblent mener vers une nouvelle synthèse dyamique de l'histoire
non plus fondée (exclusivement ?) sur la dialectique matérialiste
mais plutôt sur la dialectique culturelle.
Puissance
ou pouvoir ?
Nos
amis du Réseau hollandais firent encore la réflexion
suivante. Toute culture se compose d'éléments matériels
et immatériels. Ainsi la culture du pouvoir repose sur
la force physique (l'armée, la coercition étatique,
etc.) et la force symbolique (l'idéologie). Le pouvoir
de la culture (qui est le pouvoir de ceux qui n'ont pas le pouvoir)
repose davantage sur des forces immatérielles. C'est la
résistance au pouvoir : la capacité de rester soi-même
en dépit des pressions de la culture du pouvoir.
Ne
serait-ce pas le pouvoir renfermé dans le cri de Martin
Luther King : "We have a dream !"? Et ne pourrait-on
pas compléter la dialectique de Nederveen Pieterse en distinguant
pouvoir (power) et puissance (strength), opposant à "la
culture du pouvoir" "la puissance" de la culture
? Le pouvoir relève de l'Etat, du droit, du gendarme. La
puissance relève de la liberté créatrice,
de la jubilation, de l'insurrection de la vie contre l'ordre trop
établi. Cette distinction entre le pouvoir et la puissance
a été chantée par Annie Leclerc, philosophe
féministe de l'après '68. Son cri est si beau que
"Cultures et développement - Quid Pro Quo" ne
résiste pas au plaisir de vous en livrer quelques extraits
dans l'encart intitulé "La puissance et le pouvoir".
Thierry
Verhelst
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| LA
RECHERCHE-ACTION FORMATION, UN MIROIR DU SAVOIR PAYSAN
En
visite à Dakar et dans la campagne sénégalaise,
j'y ai vu et entendu bien des choses qui méritent d'être
rapportées aux lecteurs de "Cultures et Développement
- Quid Pro Quo". Afin de témoigner fidèlement
de ce que j'y ai entendu, je restitue, ici à l'état
brut, les notes prises au vol pendant une conversation avec Pierre
Jacolin, membre d'ENDA-GRAF basé à Thiès,
Sénégal. Pierre Jacolin a beaucoup contribué,
avec Emmanuel Ndione, à la mise au point de la méthode
RAF : Recherche-Action-Formation. Il est co-auteur de nombreux
ouvrages sur cette méthode et sur les savoirs paysans dans
le Sahel. (Il n'a pas relu les présentes notes).
Le
drame de la déculturation
Tout
part de cette question que l'intervenant en milieu rural doit
se poser avant toute chose, qu'il soit " expert " ou
ONG : le savoir paysan, sur quoi s'est-il fondé ? Quels
mécanismes ont permis de créer et de transmettre
le savoir des paysans ? Ils n'ont pas attendu les ONG pour gérer
leur environnement ! Mais aujourd'hui, ils sont démunis.
Ils sont victimes de l'oubli, de la non-reconnaissance et de la
dévalorisation de leur culture, de leur savoir et savoir-faire.
C'est le drame de la déculturation. Il sont aussi les victimes
des chocs environnementaux (sécheresse, désertification,
érosion).
Les paysans disent " nous sommes des aveugles et vous êtes
nos docteurs ". Et beaucoup finissent par le croire... C'est
la spirale de la dévalorisation. Alors on envoie des "
animations ", des encadreurs. On leur parle de " développement
". Tout cela renforce leur intériorisation. Les ONG
doivent agir autrement.
Les
lunettes opaques de l'expert
Que
faire ? Il faut enlever ses lunettes d'expert et de " développeur
" et regarder à travers celles du paysan ! C'est pénible,
certes, mais fondamental. Quand on adopte cette démarche,
les paysans sont étonnés : " Vous ne nous instruisez
pas ? ". Dès lors, les entretiens informels deviennent
féconds !Ni heurts, ni ordre du jour, ni formalités.
Il n'y a plus " d'experts" venant enseigner aux ignorants.
Cela libère la parole.
Sur le terrain, les objets et les phénomènes contribuent
à ce nouvel auto-apprentissage : on dit ce qu'on voit.
Grâce à cette démarche, les paysans se parlent
entre eux et cela est neuf, car toujours ils eurent à écouter
les ingénieurs et agronomes !
Cette mise en commun mène à la restitution collective
soit par la parole soit par la reconstitution du terroir en maquette,
soit par le biais de personnes-ressources. Une personne-ressource,
c'est quelqu'un du terroir, un grand spécialiste des guérisons,
des vergers, des relations sociales, du contrôle de l'eau.
Quand
tout un Service des Eaux et Forêts se met ainsi à
l'écouter, quand une ONG s'y met, cela bouleverse les manières
et les personnes. Ca ne va pas sans problèmes, car de l'extérieur
le bailleur de fonds exige de savoir " combien d'arbres avez-vous
plantés ? " et non " Que savent les paysans ?
".
Mais
l'arbre n'est pas vu par le paysan en termes de rentabilité.
L'arbre parle des daisons, ses feuilles donnent de la saveur à
la cuisine, il a un rôle sacré
La démarche
d'écoute change aussi la vision que les paysans ont de
leur propre savoir. Ils découvrent qu'ils en ont et qu'en
fait il s'en servent. Il y a une prise de conscience étonnante.
On devient fier d'être agriculteur car on prend conscience
que c'est un métier exigeant de nombreux savoir-faire.
"
Ah tiens ! Vous faites cela ? "
Prenant
conscience de leur savoir et donc de leur force, les paysans s'organisent
et font face à l'administration. Ils refusent de se laisser
infantiliser par les services techniques ou les ONG. Le pas du
savoir à l'organisation se fait assez naturellement, encore
que la présence d'un consultant extérieur, d'une
ONG peut y aider.
Neuf
dixièmes des projets commencent certes par une enquête
villageoise. Par exemple, l'ONG arrive et demande : " Est-ce
cela votre besoin ? ". Après cela, le projet s'amène
avec ses moyens et solutions déjà déterminés
à l'avance. " L'animateur " vient " aider
" et explique " la philosophie du projet ". Les
paysans sont muets. Par contre, écouter longuement les
paysans, c'est encore toujours exceptionnel.
Les
trois conditions de cette approche sont la disponibilité
en temps, la confiance et l'absence de sujets préalables.
Cette approche repose sur quelques " bonnes questions ",
par exemple :
- " Ah tiens ! vous faites ça ? "
- " Qu'est-ce qui s'est passé d'important dans votre
village ces derniers temps ? "
Dans ce type de démarche, la recherche est activée
par l'ONG extérieure pour que les intéressés
s'y mettent eux-mêmes. Ainsi, ENDA-GRAF recherche non pas
un savoir inerte mais un savoir-pour-l'action et sortant des pratiques
locales. On ne refuse pas dogmatiquement tout apport extérieur.
On accepte l'idée d'interaction mais tout sort de l'écoute
des gens. Pierre Schlipper (" Eco-cultures d'Afrique ")
travaille à la frontière de l'Ouganda et du Soudan.
Par l'observation minutieuse des terroirs, il arriva à
une démarche qui est celle que favorise la RAF et qui est
menée notamment par des agronomes tels que Huges Dupriez
et Philippe Deleener (" Terres et Vie ") ainsi que par
un petit nombre d'agronomes et " développeurs "
africains.
Le
développement, c'est l'éveil
Après
avoir pratiqué cette patiente démarche maïeutique,
il se peut qu'une ONG décide, à la demande des paysans,
d'entamer avec eux une action. Ce " projet " apparaît,
selon Emmanuel Ndione, comme un lien privilégié
de connaissance, une " méthode de recherche ".
En effet, rien ne révèle mieux la réalité
sociale et culturelle qu'une action entamée ensemble. Celle-ci
permet de déceler la logique des gens (le sens quels donnent
à la vie) et les rapports de force existants dans la communauté.
Ces deux éléments, la logique sous-jacente et les
rapports de force, sont des éléments essentiels
de toute connaissance d'une communauté donnée. Les
hommes se connaissent en agissant ensemble. Dans la perspective
de la RAF, une recherche qui ne sert qu'au chercheur (et à
ses lecteurs) ne présente guère d'intérêt.
L'échec
éventuel d'un projet est riche en enseignement car il révèle
les stratégies de déjouement des acteurs locaux,
leur logique cachée, leur culture profonde.
Comme
le disait un paysan : "Le développement, c'est l'éveil"
ou encore "Le développement, c'est avancer selon la
ligne qu'on a en soi".
Le
meilleur projet est le projet le plus souple, le moins paternaliste,
le moins " encadreur ". Il ne s'agit pas d'abord pour
l'ONG d'agir, mais d'observer comment agissent les gens. Comment
regarder ? A l'aide du regard des gens eux-mêmes ! La confrontation
des connaissances entre les paysans est une source très
riche de savoir.
Si
vous cherchez une méthode de recherche et d'analyse culturelle,
sachez que l'attitude psychologique du chercheur est au moins
aussi importante que ses outils !
La
technique
c'est révéler la profondeur.
Thierry
Verhelst
" Cultures et Développement ", n° 8/9,
mars 1992
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