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EVITER
LE GENOCIDE DES YANOMANIS
Comment
préparer la confrontation interculturelle ?
" L'homme blanc est malin,
mais il n'est pas sage "
Davi Kopenawa Yanomani
On célébrera en 1992 le 500ème anniversaire
de la "découverte" de l'Amérique. Lisez
envahissement, domination, génocide et colonisation pour
ce qui concerne les habitants originaires. Dans ce qui est aujourd'hui
le Brésil, ils étaient 6 millions. Ils ne sont plus
que 300 000...
Les
Yanomanis constituent probablement la dernière des grandes
communautés indiennes d'Amazonie à être entrée
en contact avec le monde blanc. Les premières relations
ne datent que de 1950 et elles furent à ce point épisodiques
et discrètes que l'identité Yanomani n'en a pas
été atteinte. Ce groupe de quelques 20.000 Indiens
occupe un large territoire situé à cheval sur la
frontière entre le Brésil (au nord du Rio Negro
et à l'ouest du Roraima) et le Venezuela (le Haut-Orénoque).
Certes, les Yanomanis s'intéressent à certains objets
produits par le monde extérieur, tels que les casseroles
en fer blanc, les machettes et les médicaments. Mais jusqu'à
présent cela n'a pas mis en danger leur propre équilibre.
Aujourd'hui,
hélas, il en va différemment. Le gouvernement brésilien,
loin de respecter et de délimiter officiellement le territoire
Yanomani - ainsi que le lui impose la nouvelle Constitution -
l'a divisé en 19 morceaux épars. L'exploitation
forestière et minière reçoit donc libre cours
en plein territoire yanomani, réduit à un patchwork
dérisoire. Cette absurde division doit surtout faciliter
la pénétration de cette région septentrionale
de la forêt amazonienne par les chercheurs d'or et les commerçants.
Le "progrès" ne connaît pas de limites...
Le découpage arbitraire et la collision frontale et brutale
ainsi tolérée par les autorités brésiliennes
risquent d'être fatals à de nombreux Yanomanis. Quand
des milliers de chercheurs sont amenés par avion dans une
partie de leur territoire, c'est la panique et l'écrasement.
Maladies, exploitation économique, alcoolisme, prostitution,
bref la kyrielle bien connue des maux qu'entraîne un contact
interculturel non équilibré menace aujourd'hui le
peuple yanomani. En plus, le projet de militarisation des frontières
(aéroports, casernes) constitue une grave menace pour les
Indiens. Nombreuses sont les organisations brésiliennes
et internationales qui crient au génocide et à l'ethnocide.
J'ai
rencontré un ami du Réseau qui est un des très
rares Blancs qui habite parmi les Yanomanis. Depuis quelques années
déjà, Simon Lefèvre de ten Hove vit en pleine
forêt, accueilli en ami par les Yanomanis. Il a passé
d'abord plus de deux ans à Yarita, un village totalement
isolé du monde blanc. Il lui fallait six jours de pirogue
pour rejoindre le village "blanc" le plus proche. Simon
parle la langue des Yanomanis, et est accepté par eux comme
un informateur précieux. Sa présence a pour fonction
de constituer une sorte de tampon visant à amortir les
chocs entre les Yanomanis et le monde blanc qui s'approche chaque
jour davantage. Puisque le contact est inévitable, autant
y préparer les Yanomanis afin qu'ils se prémunissent
autant que faire ce peut. "Il vaut mieux que les premiers
contacts se fassent avec des "bons blancs" qui les informent
et les aident à juger et à vivre le choc culturel"
dit Simon. Je lui ai posé quelques questions sur son rôle
et sur la vie des Yanomanis.
C
& D : Comment les Yanomanis voient-ils l'univers ?
SL.
L'Univers se compose de trois plateaux : le ciel, leur territoire
et le monde extérieur. Avant les Yanomanis, il y avait
des hommes qui ont tiré des flèches sur la lune.
Le sang qui en a coulé sur la terre a donné naissance
aux Yanomanis. Les gouttes qui sont tombées à côté
de la terre ont produit des êtres un peu dégénérés
dont les Blancs constituent probablement autant d'exemplaires.
C
& D : Les Yanomanis, ainsi que tant d'autres peuples, se considèrent
comme les "vrais hommes". On pourrait dire qu'ils ont
donc une conscience de soi très positive. Cela les aide-t-il
à entrer en contact avec les Blancs sans ce complexe d'infériorité
qui marque souvent la confrontation des peuples colonisés
avec un groupe humain techniquement supérieur ?
SL
: Oui, c'est une de leurs forces. Certes, ils admirent et
envient tout ce que la civilisation blanche a produit sur le plan
technique et matériel. Mais ils estiment que sur le plan
humain et religieux ils n'ont guère beaucoup à apprendre.
Ils sont très religieux et fort attachés à
leurs convictions et pratiques chamaniques.
Je
pense que les apports matériels et techniques dont ils
sont si friands ne déterminent pas leur identité
tant qu'ils restent complémentaires de leur identité
profonde.
C
& D : Comment expliquer cet engouement pour les produits de
la civilisation blanche ?
SL
: Les Yanomanis ont peu inventé sur le plan technique.
S'ils aiment le chant, ils n'ont conçu aucun instrument
de musique. Leur poterie est lourde. Leur médecine est
pleine de sagesse psychologique et spirituelle mais est dépourvue
de traitements médicinaux alors que d'autres ethnies ont
su tirer de la forêt nombre de médicaments efficaces.
C
& D : Quel type de thérapie pratiquent-ils ?
SL
: Les Yanomanis passent certainement la moitié de leur
temps à de rites chamaniques. Le chamane se fait insuffler
dans les narines une poudre hallucinogène qui lui permet
d'entrer en contact avec les esprits, de devenir leur médium
et d'implorer des guérissons.
C
& D : Comment se présente l'économie des Yanomani?
SL
: Si on entend par économie l'échange monétaire
ou le troc, il n'y en a pas ! L'idée de commerce et de
calcul leur est totalement étrangère.
Il
y a des échanges, certes, mais les actes de donner et de
recevoir sont espacés dans le temps, et leur fonction principale
est de maintenir de bonnes relations et non de "faire des
affaires".
Ainsi
les villageois d'Apu? où je vis actuellement viennent régulièrement
me demander quelque objet, par exemple une feuille de papier.
A peine donnée ils la jettent, la laissent traîner
par terre ou la donnent à autrui. Plus tard il se peut
qu'elle me revienne. Il s'agit de tester ma bonne volonté.
De même j'ai le droit de leur demander n'importe quoi. Bien
sûr, les dons ne se font pas à sens unique. On donne
et on reçoit sans cesse. Mais sans qu'il y ait ni simultanéité
ni calcul. Ainsi tel chasseur demandera à un autre sa machette
et la recevra. Et trois semaines plus tard il lui demandera une
simple aiguille en "échange".
La
valeur marchande ne compte pas. On échange des biens pour
s'assurer qu'il existe une bonne relation, que l'amitié
et la confiance sont toujours là. Celles-ci permettent
à leur tour de maintenir la circulation des objets.
C
& D : Comment ce système fonctionne-t-il en matière
de biens alimentaires ?
SL
: Il ne joue jamais sur la nourriture. Donc on n'échangera
que des objets du monde blanc (casseroles, couteaux, verroterie)
et les quelques objets de production locale (flèches, pots,
carquois, hamacs). Si elle est demandée, la nourriture
est toujours donnée sans aucune idée d'échange
quel qu'il soit, même à long terme.
C
& D : Arrive-t-il qu'il y ait production d'un surplus alimentaire
?
SL
: C'est rarissime. Les Yanomanis vivent de la chasse et d'un
peu d'agriculture. Ils cultivent les bananes, les patates douces,
le manioc ainsi que le tabac, le coton (pour fabriquer leurs hamacs)
et les roseaux (pour leurs flèches). On ne plante jamais
que le strict minimum et si un jour on tombe à court, il
suffit de demander à autrui. Notez bien qu'on ne consomme
jamais le produit de sa propre chasse. C'est là une règle
sacro-sainte : le jeune offre le gibier à son beau- père,
le père à son frère, etc. On ne garde rien
pour soi et on ne reçoit même pas une partie de cette
chasse-là. J'interprète cela comme un mécanisme
visant à éviter l'accumulation individuelle et à
garantir le partage et la générosité.
C
& D : Tu parles de générosité, d'entraide.
Veux-tu dire que les Yanomanis vivent ce qu'on a appelé
le "communisme primitif" ?
SL
: Pas du tout. Chaque individu ou chaque famille nucléaire
possède des objets et est le seul propriétaire du
fruit de son travail. Il y a un solide esprit communautaire qu'illustrent
l'entraide et les dons, mais il n'y a pas d'esprit collectiviste.
C'est ce qui explique l'échec des coopératives qu'on
a tenté de créer parmi les Indiens. Cet esprit communautaire
détermine tout. Prenons un exemple vécu : j'apporte
un canot pour le village. A qui appartiendra-t-il ? Pas au village
comme groupe. Un tel collectivisme est impossible. Il faut que
le canot appartienne à un individu. Mais en même
temps, il faut que cet individu le cède à quiconque
le lui demande. Il s'agira donc de donner le canot à la
personne la plus "généreuse" du village.
Les Yanomanis en décident en tout souplesse. Le chef, par
exemple, s'il n'est pas réputé généreux,
n'a aucune chance de recevoir le canot. J'ai moi-même commis
une fois cette erreur. J'avais confié une trousse de pharmacie
au chef. Mais celui-ci en réservait surtout l'usage à
sa famille...
C
& D : Comment devient-on chef ?
SL
: Le chef doit posséder une qualité capitale,
l'éloquence. Ce don est assez naturellement transmis à
ses enfants, ce qui explique qu'ils soient souvent appelés
à succéder à leur père. Mais ce n'est
pas une fonction vraiment héréditaire. Le chef doit
être l'inspirateur et le conciliateur du groupe. Le soir,
tout se discute en commun et chacun a son mot à dire, y
compris les femmes. Finalement le chef synthétise et conclut.
C
& D : Tes exemples du canot et de la pharmacie indiquent que
tu donnes des choses aux Yanomanis. Pourquoi fais-tu cela et qu'est-ce
que cela provoque ?
SL
: Les Yanomanis ont des besoins sanitaires. Ils souffrent
de la gale et de toutes sortes d'infections dues aux mycoses (champignons
de la peau). Et depuis qu'ils sont en contact avec le monde blanc,
ils s'habillent, se sentant plus à l'aise ainsi face aux
étrangers. Or, ces habits posent des problèmes d'hygiène
s'ils ne sont jamais lavés. Il fallait donc qu'ils utilisent
le savon. Je cherche à répondre à certains
besoins et surtout à apporter l'antidote aux problèmes
que leur pose le contact avec le monde extérieur. Ainsi
je les alphabétise dans leur langue, puis en Portugais.
L'écriture fait perdre la mémoire, je sais et c'est
très dommage. Mais elle leur permet de communiquer à
distance et de mieux se prémunir contre l'envahissement.
Ainsi ils peuvent connaître les lois et la Constitution
du Brésil. Ils apprennent ce que c'est que ce monde qui
fait irruption dans le village. J'essaye aussi de les dissuader
de "manger comme les Blancs". Ça les fascine,
alors ils ne mangent plus que des conserves en boîte, ou
alors de la farine de manioc comme les pauvres "caboclos"
(Brésiliens métissés), qui remplit le ventre
sans vraiment nourrir. Leur alimentation traditionnelle est plus
saine et équilibrée. Il faut les prémunir
contre des réflexes d'imitation nocifs.
C
& D : En ce cas on pourrait quand même se demander pourquoi
tu cherches à leur apporter de notions nouvelles, des objets
étrangers ?
SL
: Je ne suis pas de ceux qui confondent amélioration
et progrès matériel ou occidentalisation, ne t'en
fais pas. Mais la gale leur fait mal et les fatigue. Et ils manifestent
que cela les dérange. Ainsi, ceux qui sont atteints se
tiennent souvent très près des flammes parce que
cela soulage la douleur. Voilà donc un signe assez clair
de souffrance. Pourquoi ne pas les aider à s'en défaire
? Certes, j'introduis quelques médicaments et ceux-ci présentent
un triple inconvénient : ils viennent de l'extérieur
et devront bien un jour être payés, ils finissent
pas diminuer la capacité de résistance de l'organisme
et ils risquent d'entraîner des phénomènes
d'accoutumance. Mais que faire? Les Yanomanis désirent
nos objets et recherchent le contact.
Aujourd'hui je vis dans le village d'Apui qu'ils ont installé
à 50 km d'une bourgade "brésilienne",
tout près donc. Ceux qui s'installent là le font
en pionniers, en avant-coureurs. Ils informent de leurs découvertes
les autres Indiens qui habitent plus profondément dans
la forêt. Apui prouve leur volonté de contact et
à la fois leur prudence. Je les accompagne dans leur travail
d'approche. Les habitants d'Apui s'appellent curieusement "les
nouveaux Yanomanis", afin de se distinguer à la fois
de leurs frères de l'intérieur restés plus
ignorants des manières du Blanc et donc davantage exposés
à ses quolibets, et des "caboclos" brésiliens
auxquels ils ne veulent sûrement pas s'assimiler.
C
& D : Le .génocide et l'ethnocide sont-ils vraiment
à craindre ?
SL
: Que l'on arrive à détruire totalement leur
culture, je ne le crois pas. Après tout, ils sont nombreux,
et tant qu'ils resteront en groupes, je crois qu'ils résisteront
à l'acculturation totale. Même si leur fascination
envers la technologie les entraîne à acquérir
plein d'objets "blancs", ils sauront conserver leur
culture immatérielle, leur génie, leur identité.
Cependant la division de leur territoire est un coup très
dur. Car ils vivent de contacts, de communication. Leur culture
est fondée sur la relation. Si chaque groupe se trouvait
isolé dans son mini-territoire, cela minerait leur culture.
Quant au génocide, leur mort physique, je pense que, dans
ma région, la moitié des Yanomanis est condamnée
à disparaître, soir par décès soit
par déplacement et assimilation. C'est désolant.
C
& D : Est-ce que les Yanomanis ont une idée du progrès,
du "développement"?
SL
: Non. Il n'existe pas de mot dans leur langue pour dire "mieux".
On vit, on ne tente pas d'améliorer. Il est plus important
de maintenir la coutume que de changer. On veut bien quelques
nouveautés mais pas tout bouleverser.
C
& D : Tu ne t'ennuies jamais là-bas? Au fond de la
forêt ?
SL
: Jamais. Il y a toujours quelque chose à faire : construire
une cabane, travailler dans le potager et surtout bavarder avec
les Yanomanis. Ils ont plein d'histoires à raconter ! Et
puis je me déplace beaucoup avec eux. Ils sont tout le
temps "en route". Par ailleurs, il y a la vie partagée
avec ce sens communautaire si prononcé. Pour moi c'est
parfois accablant d'être toujours dans la promiscuité
! Mais ça fait aussi le charme, le caractère charitable
et la générosité de ce peuple. Quand tout
le monde est continuellement ensemble, on est obligé de
s'accepter, de se connaître, de s'entendre, de s'entraider.
On comprend mieux l'autre, on forme une communauté très
intense.
(Interview
réalisée par Thierry Verhelst en 1990)
"
Cultures et Développement ", n° 3/4, décembre
1990
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