| Management
amérindien
L'idée de ce dossier spécial de Cultures &
Développement germa lors de la conférence " Restore the
Earth " organisée début avril 2002 par la fondation
Findhorn, au nord de l'Ecosse. Des centaines des personnes venues du
monde entier étaient là. Nous écoutions Winona la
Duke parler de la façon dont son peuple, les Anishinaabeg,
apprend des ours, des aigles et des oies les règles
fondamentales de la vie en société Depuis des
siècles, génération après
génération, ce peuple Ojibwe pratique un benchmarking
sophistiqué, observant et s'inspirant des autres familles plus
performantes du monde vivant.
Si notre société occidentale génère tant de
catastrophes depuis quelques décennies, ne serait-ce pas qu'elle
a oublié cette règle élémentaire du
management, enseignée pourtant dans les meilleures écoles
de gestion : ne pas croire que l'on est seul au monde, ni
obligatoirement le meilleur, comparer en permanence ses méthodes
et résultats à ce que font ceux qui réussissent le
mieux, s'assurer de la validité et de la durabilité de
ses choix ou les adapter, sans oublier qu'il vaut mieux ne pas financer
ses dépenses courantes en épuisant son capital...
Développement
durable : le cycle de vie d'un concept
Suivant l'exemple de pionniers d'outre-atlantique, des
entreprises européennes se mettent au vert. Les notions de
mission, d'intérêt général, de
responsabilité sociale et écologique deviennent
crédibles pour certains managers et acceptables pour un nombre
croissant d'actionnaires.
Alors que les ONG commencent à s'en méfier comme d'un
concept fourre-tout largement récupéré depuis Rio
par les corporations multinationales et les agences internationales de
financement, le Développement Durable fait son entrée
dans la stratégie d'entreprises qui veulent mieux
répondre aux préoccupations de leurs consommateurs, de
plus en plus concernés car sensibilisés par les campagnes
des associations, le temps qui se détraque, les maladies
décidément trop créatives et la nourriture
trafiquée qui s'affole.
Faut-il s'émouvoir ou se féliciter de la fortune nouvelle
de ce concept? Nous vivons dans un monde dont le moteur unique semble
être devenu la consommation. Que les agents économiques se
mêlent de donner un sens plus large à leur action en
préservant les ressources communes, en cours
d'épuisement, et de réduire l'effet de serre est donc
plus que bienvenu, c'est vital. En effet, l'entreprise est probablement
devenue l'une des principales forces de transformation de la
société et de la planète, pour le meilleur et pour
le pire.
Les nécessités du long terme commencent donc à
s'insinuer parmi les contraintes du court terme économique; il
faudra du temps - et/ou de prévisibles catastrophes - pour
qu'elles s'imposent enfin à tous comme prioritaires.
La conscience des seuls militants des ONG et d'une partie de la
population n'y suffira pas. Il faudra bien que les dirigeants
économiques et politiques comprennent qu'une gestion raisonnable
et juste de la planète est aussi dans leur intérêt.
Pour contribuer à cette prise de conscience, de nouveaux
concepts se font jour, telle " l'empreinte écologique ", qui
devrait donner à réfléchir. Question : Combien
nous faut-il trouver de nouvelles planètes Terre pour permettre
à tous les humains de vivre comme des Européens ?
Réponse : 2 et demi ! Et comme des Américains du Nord ? 5
! No comment.
J'ai demandé à Jean, un ami astronome, combien de
planètes ressemblant plus ou moins à la nôtre il
est possible de trouver pas trop loin d'ici. Il m'a répondu:
aucune à ma connaissance. Jean est très bien
renseigné.
Il est probablement temps de revoir les ambitions du "
développement ", car celui dont nous parlons n'a visiblement
guère de chance d'être " durable ". Le Club de Rome
était-il donc si irréaliste quand il parlait, il y a
quelques décennies, de " croissance zéro ", puisqu'on en
vient maintenant à évoquer la nécessité
d'une " décroissance " progressive, voire radicale ?
Les concepts nous aident à penser l'avenir. Ils sont
nécessaires, mais ne peuvent remplacer l'action.
Six milliards de
partenaires
Si ce sont, pour une bonne part, les productions
industrielles et agricoles qui contribuent à détruire les
conditions mêmes de la survie des sociétés humaines
(la Terre, elle, nous survivra, merci pour elle, que seraient les
entreprises polluantes sans les centaines de millions de conducteurs
automobiles et de passagers des avions, de mangeurs et de buveurs, de
consommateurs de vêtements à la mode et de matériel
électronique, etc.?
C'est vrai, quelques entreprises de pêche épuisent 70% de
la " ressource ", un petit groupe d'entreprises contrôlent 70%
des terres produisant les cultures d'exportation et 90% de la
commercialisation des pesticides, etc. Il est facile pour de petits
groupes de puissants de s'entendre pour faire prévaloir leurs
intérêts au sein des instances internationales,
singulièrement de l'OMC, afin de renforcer une " corporate
globalization " dont la priorité absolue est l'ouverture de tous
les marchés et la merchandisation de tout (santé,
culture, éducation, eau, terre … jusqu'à la vie
elle-même). De cela, l'intérêt général
a plus à craindre qu'à espérer.
Mais chacun de nous reste pourtant l'utilisateur final, l'acheteur des
produits de cette machine qui s'emballe. Il tient donc largement
à nous - à notre conscience et à notre action -
qu'elle devienne infernale ou soit peut-être enfin
domestiquée. Nous sommes nombreux - plusieurs milliards-, peu
coordonnés il est vrai, mais ne manquant pas de
créativité. Et nous ne sommes encore qu'une
minorité … de vrais gaspilleurs.
Que se passerait-il si les universités, les Etats, les
collectivités locales et les citoyens de nos pays
décidaient de passer sérieusement aux énergies
renouvelables, de vivre sans gaspillage et en harmonie avec leur
communauté et leur environnement? L'âge solaire est
à notre porte. Les limites ne sont pas techniques, mais bien
politiques et psychologiques. Les freins viennent d'une habile
conjugaison de l'avidité des plus nantis et de l'inconscience et
de presque tous.
Heureusement, l'homme est un animal qui apprend vite. Et les
catastrophes naturelles sont un maître exigeant. Il a fallu une
journée de tempête historique et la disparition soudaine
d'une grande partie de sa forêt, en décembre 1999, pour
que la France comprenne le danger de la monoculture industrielle et
revienne à une politique de gestion traditionnelle des essences.
A une autre échelle, la Chine découvre depuis peu les
conséquences à retardement du productivisme à
outrance du Grand Bond en Avant des années 1950-60. Cette
politique avait alors engendré une famine où
périrent 20 à 30 millions de personnes, et
l'écologie n'était pas une priorité. Aujourd'hui,
les inondations ne cessent de croître, menaçant la vie de
millions de personnes, et l'écologie commence à entrer
dans les mœurs. L'ONU vient par ailleurs d'annoncer qu'un " nuage
brun " de pollution épais de trois km et grand comme huit fois
l'Inde couvre une grande partie de l'Asie. L'Europe centrale a connu en
août 2002 les pires inondations de mémoire d'homme. De
pires nouvelles sont malheureusement à venir. La marmite bout ;
réussirons-nous à baisser le feu avant qu'elle ne
déborde ?
La loi qui lie
tout ensemble
Pour agir, il faut une vision, à la fois
réaliste et mobilisatrice; il faut des cadres de
référence, des buts, des indicateurs communs pour
comprendre, rêver …et agir. C'est, parmi d'autres
initiatives convergentes, l'intérêt du mouvement
international " Restore the Earth " , lancé en avril 2002 par
Alan Watson et les amis écossais de Trees for Life, qui invitent
les Nations Unies et les peuples de la Terre à déclarer
avec eux le XXI° siècle " Siècle de la restauration
de la Terre ".
Merci Alan de nous avoir rappelé une clé, si
simple et pourtant magique: en prenant soin de la Terre, à
travers mille actions enracinées, nous pouvons entreprendre le
travail qui porte en lui l'une des réponses dont la
planète et ses habitants ont besoin pour s'extraire de l'impasse
de la surconsommation : la reconnexion.
En me reconnectant à la Terre, je peux réapprendre
à me reconnecter à moi-même, à ma
santé, à mes vrais besoins, aux humains qui m'entourent
et aux autres passagers de la planète bleue. Je peux
réapprendre à vivre dans le respect et la
réciprocité.
Si nous sommes nombreux à faire cette re-découverte,
alors " la loi qui lie tout ensemble ". permettra peut-être
à nos enfants de bénéficier, à leur tour,
des trésors de sagesse que nous ont légués les
peuples les plus avisés.
Bonne lecture, bonne vie.
Et merci tout particulièrement à Roger Doudna
et aux auteurs dont les textes composent ce dossier.
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