La
mondialisation, promesse ou menace ?
La mondialisation nous affecte tous. Elle est à la fois une
chance et une menace. Je développerai ce thème et
conclurai que c'est dans le particulier, vécu en profondeur, que
naît l'universel. En effet, la mondialisation nous appelle
à une prise de conscience planétaire, à nous
élever au niveau de l'universel. Mais l'universel ne sera pas
atteint par l'uniformisation mais plutôt par l'approfondissement
des singularités de chacun.
L'unité de la planète était un grand
thème du modernisme triomphant à l'époque
coloniale. On multipliait les " expositions internationales " à
la gloire de la science et des techniques qui allaient apporter
à l'humanité entente harmonieuse, progrès,
bonheur... Maintenant qu'elle est là, la mondialisation suscite
plus d'angoisse que d'orgueil.
Le monde ressemble à une projection, à
l'échelle planétaire, de l'Afrique du Sud à
l'époque de la sinistre apartheid : une minorité
privilégiée vivant dans les " beaux quartiers " de la
planète, face à une majorité exclue et qui
réagit, parfois violemment. Ainsi, un cinquième de la
population mondiale contrôle plus de 80% des ressources du monde.
Ces 20% de riches qui profitent de la mondialisation consomment 45% de
toute la viande et tous les produits de la mer, 68% de
l'électricité, 84% du papier et 87% des autos. Jamais le
monde n'a produit autant de richesses que depuis les vingt
dernières années, mais jamais le fossé entre
riches et pauvres ne fut aussi grand.
Ce fossé n'est plus Sud/Nord. Le plus terrible
fossé se trouve désormais partout entre les groupes "
riches et mondialisés " et les groupes " pauvres et
localisés ". Chaque société est traversée
par ce fossé. En Europe, soulignons-le, des citoyens et des
étrangers sont frappés de plein fouet par l'exclusion.
C'est ce qui confère aux textes du P. Joseph Wrésinski,
fondateur du Mouvement A.T.D.-Quart Monde, toute son actualité :
sans les exclus, il ne peut y avoir d'harmonie sociale, ni localement
dans un seul pays, ni au niveau mondial. L'existence des exclus
s'oppose à tout rêve candide de paix et de bonheur.
L'humiliation produit des explosions de ressentiment dont le 11
septembre est sans doute une manifestation tragique et hautement
symbolique.
La
mondialisation : qu'est-ce finalement ?
Définissons la mondialisation comme "
l'intensification planétaire des relations sociales de telle
manière que la vie à un endroit se trouve
influencée par des événements se déroulant
à de nombreux kilomètres de là et inversement "
(Anthony Giddens).
Comme le souligne Edgar Morin, cette situation exige que nous
abordions le monde d'un regard nouveau car, désormais : " chaque
partie du monde fait de plus en plus partie du monde et le monde, en
tant que tout, est de plus en plus présent en chacune de ces
parties ".
On a fait valoir que l'internationalisation des
échanges commerciaux n'est pas nouvelle. Ils étaient
intenses au 19ème siècle. C'est exact. Mais l'OCDE
distingue 3 phases successives dans le processus qui culmine
aujourd'hui et qui semble atteindre un seuil qualitatif
différent. Il y eut d'abord :
- internationalisation (ouverture du commerce et des capitaux
étrangers), puis
- transnationalisation (investissements directs à
l'étranger) et enfin,
- mondialisation (réseaux planétaires basés sur
des interconnections multiples caractérisées par
l'extension géographique et par l'intensification ou la
densité de l'internationalisation).
Les dimensions
de la mondialisation
Dimension économique et politique
Edgar Morin parle joliment des impulsions du " quadrimoteur
efficace : science-technique-industrie-capitalisme " mais la
mondialisation est généralement abordée, comme
l'illustre l'approche de l'OCDE, par sa dimension économique et
financière.
L'économie est non seulement le moteur de la mondialisation mais
semble en être devenu le but. Les mots clefs en sont :
compétitivité, libéralisation des marchés,
privatisation, dérégulation, flexibilité... C'est
la mise en œuvre souvent obstinée voire obsessionnelle du
néo-libéralisme dont les mots d'ordre sont :
contrôler l'inflation, affaiblir les syndicats, limiter le
rôle de l'Etat aux questions de sécurité (publique
et physique... et non " sociale "), démanteler les lois sociales
de l'Etat Providence et (ce qu'on dit moins publiquement)
considérer les inégalités sociales comme un
phénomène naturel et positif.
La dimension économique de la mondialisation a
entraîné une dimension politique. L'Etat est
détrôné, le citoyen est réduit à un
consommateur, la société à un marché dont
il convient de respecter absolument la liberté. Le
néo-libéralisme bénéficie, depuis la chute
du mur de Berlin, d'un intense battage médiatique et
intellectuel (chercheurs stipendiés par les multinationales).
Il est évident que ces théories issues du "
consensus de Washington " et leur mise en pratique souvent impitoyable
(programmes d'ajustement structurel du F.M.I., par exemple) affectent
durement les pauvres et les exclus.
Dimension technologique et dimension culturelle
Mais la mondialisation a aussi une dimension technologique et
une dimension culturelle. Heidegger nous avait mis en garde : la
technologie n'est pas neutre. Elle renferme l'essence de la
pensée utilitaire occidentale. La 'métaphysique moderne'
est fondée sur la maîtrise, la manipulation, la domination
et la propriété. Si nous considérons la
technologie comme quelque chose de neutre c'est alors que nous lui
sommes livrés de la pire façon et nous devenons aveugles
face à l'essence de la technique. Cela finit par produire,
disait le philosophe, " les déserts de la terre ravagée
".
La mondialisation culturelle peut nous apporter l'occasion de
magnifiques rencontres, un enrichissement mutuel, des métissages
féconds. Mais elle peut aussi conduire à l'unification
des cultures dans un tout standardisé et commercialisé.
C'est la " McDonaldisation " du monde, une extrême
superficialité, un matérialisme envahissant, et aussi une
démission devant la politique spectacle et les démagogues
de tout poil. Ce que les régimes totalitaires, finalement, n'ont
pas réussi à faire, les lois de l'argent, vont-elles y
parvenir ? Le péril est là et il nous guette tous, les "
pauvres localisés " et les " riches globalisés ". La
génération d'un modèle culturel unique serait
désastreux. Il est permis de penser que, comme la
biodiversité est indispensable à la survie des
forêts tropicales, la diversité culturelle l'est à
la survie de l'humanité.
Résistances
et dérives
Paradoxe qui n'est qu'apparent, la mondialisation va de pair
avec la montée en force de mouvements identitaires. Pour les
uns, cela conduit à une résistance féconde sous
forme de réveil culturel ouvert au métissage et donc
tolérant. Un tel réveil identitaire est alors source de
vitalité et de dynamisme. Les Amérindiens, les
Berbères, les populations tribales dans divers continents, les
Catalans ou les communautés qui composent la Belgique, les
Ecossais et les Galois, le " peuple du Quart Monde ", des
minorités jadis méprisées affirment leur
identité, recherchent leurs racines et en tirent fierté,
force de résistance et dation de sens. Mais il y a un usage
néfaste de l'identité. En effet, d'autres manient une
conception fermée, crispée, statique et haineuse de leur
identité, s'en servent pour exclure d'autres (par exemple en
ex-Yougoslavie) et tombent dans la violence, le racisme, le nettoyage
ethnique ou le fondamentalisme religieux.
Donner une
âme à la mondialisation
Comment relever tous ces défis et saisir les chances
offertes par la mondialisation ? Pour ma part, je crois qu'il faut
être non pas " fondamentaliste " mais bien " fondamental " :
retourner aux fondements de nos convictions spirituelles ou humanistes
afin d'y puiser énergie et vision pour une action citoyenne
responsable et solidaire. Il nous faut retrouver " le sens de la vie ",
de la vie personnelle et collective. C'est le rôle de la culture
et, en son centre, de la spiritualité. Il nous faut creuser la
question du sens, revitaliser notre culture, notre quête de sens.
Chemin faisant, nous approfondirons aussi nos singularités
personnelles, nationales, culturelles et religieuses ou philosophiques.
Il ne faut pas craindre cette diversité-là. Elle peut, au
contraire, contribuer à l'émergence de valeurs
universelles favorables à une mondialisation positive.
Ce travail en profondeur a une dimension active (sociale et
politique) et une dimension contemplative (personnelle et
spirituelle).
Sur le plan politique, les actions visant à humaniser
et à gouverner la mondialisation, à renforcer l'action
proprement " politique " (visant la " res publica ", le bien commun)
sont indispensables. Il s'agit de contester l'absolutisation du
marché - qui est et doit rester un moyen et non un but en soi -
et l'abus de pouvoir par les firmes multinationales qui
prétendent imposer au monde une " constitution " au service des
puissants. Il s'agit d'imaginer et de tester les alternatives sociales
et économiques à la Pensée Unique
stérilisante d'aujourd'hui. Dans cet esprit, des mouvements
citoyens novateurs tels qu'Attac ont tout leur sens. Et le " Forum
Social Mondial " de Porto Alegre sert utilement de symbole et de
plate-forme de rencontre planétaire pour affirmer face à
la langue de bois de l'OMC et du FMI qu'" un autre monde est possible
". Mais l'action politique et la réflexion sociale ne suffiront
pas.
Il y a, surtout parmi les " riches globalisés" un
travail décapant essentiel à effectuer : il est d'ordre
spirituel et passe par le silence, l'intériorité, le
lâcher-prise, la transformation de soi et de ses modes de
consommer et d'épargner. Il passe par la sobriété
pour plus de convivialité planétaire. Car
sobriété peut très bien rimer avec gaieté
et nous savons combien l'abondance peut conduire à la
désespérance, notamment parmi les jeunes. La joie de
vivre, la force vitale de communautés réputées "
pauvres " dans les pays du Sud constituent, à ce sujet, un
témoignage éloquent. Non encore "
désenchantés " par le rationalisme matérialiste et
individualiste, elles renferment peut-être des embryons
d'alternatives au moule social et économique actuellement
dominant. La mondialisation pourrait devenir l'occasion du
progrès dont rêvaient nos grands-pères ! Si elle ne
l'est pas, c'est aussi parce que nous n'avons pas encore
mondialisé notre éthique, notre cœur et notre
intelligence, notre spiritualité. Peut-être ne sommes-nous
pas encore dignes de cette mondialisation ? Nous devons nous hisser
à la hauteur de ses défis et de ses opportunités.
Cela se fera en approfondissant notre être plutôt qu'en
courant après l'avoir.
C'est dans le particulier, vécu en profondeur, que
naît l'universel véritable. Celui-ci pourrait servir de
fondement à une autre mondialisation qui serait plurielle sans
toutefois tomber dans le relativisme postmoderne qui nie toute
référence universelle. Pour cela, les grandes Traditions
religieuses, l'humanisme laïc, les spiritualités ont une
contribution majeure à apporter. Il faut " donner une âme
à la mondialisation ".
Ce dont le monde a le plus besoin disait Denis de Rougemont
c'est davantage de méditation en Occident : une faculté
de détachement, d'écoute et de paix intérieure qui
doit renouveler nos cultures tout en nous ouvrant aux autres. Alors les
" globalisés " et les " localisés " pourront
s'écouter, apprendre les uns des autres. Il devrait en
résulter non une culture mondiale unique mais l'union dans la
diversité. Le mythe de la Tour de Babel nous met en garde.
L'unification de l'humanité par une langue (une culture) unique
et dans un projet unique (une tour qui nargue le ciel) est vouée
à la destruction... (comme celle du WTC à Manhattan ?).
C'est dans le maintien des différences, le respect des cultures
(y compris dans ce qu'elles influencent les comportements
économiques), dans l'espace de la rencontre, entre le " Ich " et
le " Du " cher à Martin Buber, que nous allons croître.
Les pères de l'Eglise ont défini cette façon de
penser comme le juste milieu à maintenir entre la fusion (la
culture unique) et la séparation (l'apartheid culturel), deux
extrêmes mortifères. La vie naît de l'union, de la
communion. Il faut donc exclure l'exclusion ! Si tous ne s'assoient pas
à la " table du donner et du recevoir ", la table
planétaire de la mondialisation, il n'y aura pas de paix ni de
véritable montée humaine. L'envers de la Tour de Babel
c'est la Pentecôte quand des hommes inspirés parlaient en
différentes langues mais que tous comprenaient. Ils vivaient la
profondeur de leur être. C'est de leur intériorité
particulière, vécue en profondeur, que naissait
l'universel ! Cet événement signifie, au plan symbolique,
la manifestation publique d'une langue nouvelle, vraiment mondiale. Et
si c'était la langue de l'Amour ? Elle est accessible à
tous, laïcs ou croyants. Elle permettrait au local de devenir
global et au global de servir le local. Et elle inviterait l'homme
à " aimer la nature comme soi-même " afin de s'ouvrir au
respect et à la relation.
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