Dans la
région quechua des Andes et de l'Amazonie, les paysans
accèdent au savoir par de nombreuses voies : celle des sens, du
rêve, des rituels, en mangeant certaines plantes, etc. Il s'agit
de voies complémentaires qui nous guident pour devenir chuyman
jaque tel que le disent les Aymaras, ou soncco runa tel que l'affirment
les Quechuas, c'est-à-dire, une personne de cœur.
1. Le
yacháy : la sagesse du savoir quechua
Il y a un savoir très fortement incarné, incorporé
au corps, que possèdent les guérisseurs ou les
médecins naturalistes. Les paysans ne leur demandent pas quel
est ton yacháy1, mais plutôt où est ton
yacháy. Ce dernier peut être dans les mains, sur la
langue, dans les yeux, dans le corps. Le savoir n'est pas une chose
immatérielle, abstraite. Il est 'corporisé' et d'une
grande évidence.
Les guérisseurs naissent avec des qualités et des
aptitudes pour guérir les autres, mais quelques-uns seulement
s'intéressent à les développer. Le yacháy
s'acquiert par le biais de l'ingestion d'une plante médicinale,
en se 'purgeant' lors d'un long processus rituel qui implique des
diètes prolongées jusqu'à ce que la sagesse des
esprits ou des âmes de la plante fassent partie de la
collectivité interne du guérisseur. Une fillette le
décrit ainsi :
" Toutes les
plantes médicinales possèdent une âme. Par le biais
de la purge que nous faisons, nous révélons alors son
'yacháy', jusqu'à ce que l'être humain
possède son âme. Plus nous nous purgeons, plus nous
possèderons d'âmes parce que les végétaux
sont forts. Les guérisseurs font toute sorte de purge, ils se
préparent bien " (Panduro, 2000:215).
Comprendre la
notion de yacháy requiert de percevoir chaque personne en tant
que ayllu, comme une communauté en 'elle-même' et non pas
comme un être unitaire rationnel, une substance pensante. Le
ayllu, la communauté, vit en chacun de nous. Chaque personne
possède donc une âme avec laquelle elle forme un couple
qui devient le fondement d'une vie harmonieuse. Si l'âme
s'éloigne, la vie de cette personne se
déséquilibre et elle devient malade. Dans le
yacháy, cette communauté se développe par
'l'attachement' des esprits ou des âmes avec des entités
amies qui peuplent le corps de la personne.
Le savoir est lui aussi divers puisque la personne devient un tissage
d'êtres, chacun apportant sa sagesse dans l'harmonisation autant
de la vie personnelle que collective. Le corps de la personne n'a pas
de limites précises. Il est un être poreux, ouvert,
inter-pénétrable, tel que toutes les entités du
cosmos amazonien et andin.
Une plante, un animal une rivière ou une déité
peut aussi savoir puisque la sagesse n'est pas une prérogative
ni une invention humaine mais bien un tissu, fruit de la conversation
entre les humains, la nature et les déités. Il faut pour
cela que l'humain sache 'lire' adéquatement les notes mises
là par les déités.
" Lorsqu'une
fillette des Andes apprend à filer sa première pelote,
elle va jusqu'à la rivière, s'assoit, fait une
prière et offre son travail le jetant dans le courant. La
rivière lui fait alors cadeau en réciprocité, de
la vitesse et de la dextérité. Elle deviendra ainsi une
fileuse habile et capable. " (Mires, A. 2000:36).
Il ne s'agit pas
d'un transfert de savoir de la rivière à l'humain. Le
filage est ici l'expression d'une action réciproque du savoir de
la tisseuse et de la rivière.
2. La main sait
Dans le vécu andin-amazonien, chaque sens sait. C'est comme une
personne vivant à l'intérieur d'une autre. Il
possède des facultés particulières et peut aider
ou freiner la vie. Selon son état de santé, il peut
guérir ou entraîner la maladie. (…)
La main sait, puisque repose en elle une des modalités du
savoir. Dans la partie se trouve le tout. Il existe une empathie
naturelle entre personne et plante ou autres entités, dont le
résultat est une crianza (relation / récolte) fructueuse,
abondante et saine de ce qui a été criado (entretenu /
nourri / planté). (…)
3. " Apprendre
en regardant "
Dans la vie andine de tous les jours, il n'y a pas de
séparation entre vivre et apprendre. Chacun de nos sens joue un
rôle crucial dans cet apprentissage. L'odorat, le toucher, la
vue… sont des fenêtres de conversation directe avec le
monde. (…)
Le savoir est lié aux sensations et aux émotions. Il est
davantage connecté avec le sapere (savourer) qu'avec le
sapientia (de scire : savoir, science). Le sapere s'associe à
l'action d'entendre, de palper, de goûter, de regarder ; des
sensations qui sont impensables sans les sentiments et l'émotion
investis dans la relation filiale avec les choses du monde. La
pensée et le cerveau sont des attributs de plus dans
l'apprentissage mais ce n'est pas le noyau central.
Le relation entre les humains et la nature est ainsi, filiale,
parentale, empreint d'affection et de compréhension, sans
contours ou limites qui pourraient séparer de façon
rigide ces mondes. La relation se vit comme quelque chose de poreux, en
profonde symbiose. Ce genre d'existence supprime l'urgence d'une
subjectivité en opposition à une objectivité. La
vie est un flux dynamique et constant de relations entre toutes les
choses qui peuplent le monde. Elle n'amène pas à une
relation de l'intellect avec elle mais bien à une syntonie
mutuelle. La communauté humaine sait, mais la nature sait aussi,
tel que le témoigne Humberto Cachique Tapullima, de la
communauté de Solo, Lamas, San Martín :
" Pour nous, travailler à la 'chacra', c'est le
bonheur ! Combien de fois avec de bon soins prodigués aux
plantes, d'une seule, il en pousse deux ou trois
variétés. La 'chacra' t'enseigne à aimer ".
(Arévalo 1997:191)
La chacra " t'enseigne " parce qu'elle sait elle aussi. Le
savoir est lié avec la capacité de converser avec la
nature, à travers les sens étant donné que la
nature elle-même est une personne vivante.
4. Le savoir
révélé
Un savoir s'acquiert souvent dans des circonstances
spéciales. Il surgit, bourgeonne, est communiqué dans les
moments les plus inattendus. C'est par l'entremise de la parole d'une
déité, d'un membre de la communauté humaine ou
d'une plante que ce savoir se révèle pour ensuite
être criado (adopté et nourri). (…)
Les rêves se vivent dans les communautés
andino-amazoniennes comme des sources inépuisables de
quantités de signes et avis que la vie possède pour
orienter les activités des gens et non comme des
représentations oniriques. On agit selon ce que le rêve
nous avise et on rêve ce que l'on souhaite durant l'état
de veille. La même Maria Bedith nous dit par exemple :
5.
Modalités d'apprentissage : la danse plus que les pas
Dans le contexte andin, le mental, le sensoriel et l'onirique
jouent des rôles similaires dans leur relation avec la nature.
Les personnes réagissent devant les choses comme un tout
organique dans lequel nous intéresse peu la connaissance de
l'autre. Il nous intéresse davantage de converser, partager,
dialoguer sans calcul ni distance puisque le monde se vit comme un
pacha (tissu) duquel chaque personne est une fibre entrelacée,
nouée avec d'autres fibres dans une relation de conversation et
d'affection. Le vécu peut être conté et
décrit mais non pas expliqué. (…) Pour le paysan
andin-amazonien, le fait en soi l'intéresse peu ; ce qui
l'intéresse c'est comment il le vit, comment il l'a vécu
et comment il s'en rappelle. Voici en résumé, les
attributs de ces modalités d'apprentissage :
Ø La relation de proximité inclut les
rivières, les vents, les plantes, la coca, et les collines qui
acquièrent une présence vitale et équivalente
à celle de la communauté humaine. Il s'agit d'une
relation de proximité et de porosité tant de la personne
avec les choses du monde, qu'entre tous les êtres mutuellement.
Le guérisseur sait et la plante sait.
Ø Dans les Andes, le savoir repose sur la relation de syntonie
mutuelle ou empathie qu'est la crianza. Criar, c'est accueillir,
allaiter, protéger, abriter, aimer, soigner, uywa en langue
quechua. Se laisser criar, c'est s'ouvrir sur les plans sensitif,
émotionnel et affectif vers la parole, les gestes, les
mouvements des personnes humaines, naturelles et sacrées qui
peuplent la réalité, en les accompagnant dans la
régénération de la vie. Savoir est la
capacité de 'criar' et de savoir se laisser 'criar'.
Ø Dans la conception andine, le monde est pacha, un tissu et
ceux qui l'habitent, des tisseurs qui recréent, taillent et
incorporent de nouveaux dessins, étant eux-mêmes des
membres de ce tissu. L'humain n'est pas sur la terre pour créer
le tissu, mais bien pour le recréer. Il accompagne le pacha
à criar. Il aide la terre à accoucher, à
diversifier ce qui existe.
Ø Cet apprentissage 'textile' a besoin de l'apparition
spontanée de la conversation, de l'empathie et de l'affection,
tout comme ces derniers requièrent aussi une communauté
et un environnement propices à son développement. Le
savoir repose ainsi non pas sur l'individu mais bien sur le groupe
d'affection, dans le Cuyay ayllu (ceux qui s'aiment). Le savoir se
confond ici avec le sentiment d'affection envers la floraison de toutes
les formes de manifestation de la vie.
Ø Ce savoir ne prétend pas être universel. Il est
local et étroitement lié à un temps et un lieu,
sans s'institutionnaliser. Il est contextuel, lié à une
intention spécifique, une circonstance, tel que l'affirme Santos
Cahuana de Cajamarca : "Pour le paysan, chaque année se
présente de façon différente. Chaque année
nous devons apprendre ". (Vásquez, 1998:39)
Ø Le savoir andin-amazonien ne se reproduit pas ni se
répète ; il se recrée. Le paysan sait plusieurs
choses parce qu'il écoute, observe, palpe, pense, rêve,
mais ce qu'il a écouté, pensé, vu ou
rêvé, pour faire partir de sa vie, doit passer par
l'expérience du vécu quotidien. Un savoir se " fait chair
" s'il provient de la vie courante. Dans ce cas, la mémoire ne
récupère pas le savoir de la pensée, elle le tire
du cœur, de l'expérience vécue. S'il n'est pas
recréé, il est facilement oubliable, tel que l'affirme le
petit garçon Casario Alania, de Yunguyo, Puno : " Toutes les
coutumes proviennent d'avant, et cela se trouve dans notre cœur "
(Cutipa, 2000:23)
Ce dont on se souvient, c'est d'un savoir qui n'est pas
répétitif, d'une émotion recréée,
au-delà des opérations nécessaires à son
exécution, puisqu'il est évident qu'elle change en
consonance avec les cycles de la nature et parce que cette
dernière parle et intervient aussi. Le paysan ne dit pas "
ça se fait comme ça " mais plutôt " je le fais
comme ça ". Pour un paysan, la chacra est une personne en
mouvement avec laquelle il maintient une relation amicale, directe,
sans médiations, une relation d'intimité et d'affection
animée par la musique de la nature. Dans cette façon de
faire la chacra, il te reste l'agréable souvenir de la danse
plus que les pas exécutés qui seront sûrement
différents lors de la prochaine fête.
Notes :
1. En quechua, le mot yachay ou yacháy, signifie le savoir mais
aussi et dépendamment du contexte, il s'utilise pour dire :
vivre, guérir, enseigner, harmoniser, préparer,
instruire, habituer (Gonzales Holguin, D. 1989:361). Les chemins qui
conduisent vers lui sont aussi variés que ses significations.
2. La chacra est d'abord le lopin de terre où le paysan fait la
crianza soigneuse et respectueuse des plantes, du sol, de l'eau, du
microclimat et des animaux. Chacra réfère aussi à
tout ce qui est cultivé et élevé, ce qui fait dire
aux indigènes des Andes que le lama est aussi un chacra qui
marche et que nous mêmes nous sommes les chacras des Wakar ou
déités qui nous soignent, enseignent et accompagnent.
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