ENTRETIENS DE FES
Le
Réseau Sud-Nord Cultures et Développement a
été associé de près aux Entretiens de
Fès (juin 2001). Ceux-ci se déroulent
parallèlement au Festival des Musiques Sacrées du Monde
de cette même ville de Fès. Ils s'inscrivent dans une
démarche de rencontre et de réflexion réunissant
des personnes de diverses provenances géographiques,
philosophiques, culturelles, religieuses et professionnelles. Ils sont
destinés à porter, chaque année, sur la situation
internationale, dans le but de rendre pensable et possible un avenir
viable pour l'humanité et sa planète.
Faouzi Skali, Directeur du Festival, situa le
sens de ce colloque : la question de sens et celui d' un
développement pluriel. Au-delà de toute pensée
unique et a priori, ce colloque veut ouvrir un débat autour des
questions posées à Davos et à Porto Alegre sur la
mondialisation et son âme.
DAVOS, PORTO ALEGRE, FES
Le Rév. Pasteur James Park Morton
(Interfaith Center, New York) rappella qu' économie vient
du grec oikos-nomia, c' est à dire la loi (la
gestion) de la maison. Parler d' économie, c' est
parler d' ordre. Cependant, au cœur de cet ordre, il y a la
diversité. Si la mondialisation de l' économie
conduisait à l' homogénéisation, elle serait
contraire à la « loi ». Un des grands
défis est donc la tension entre diversité et union dans
le monde. Or, le gouvernement Bush prétend pouvoir
détruire la nature pour augmenter la croissance
économique. Un grand défi est l' intensité de
notre spiritualité : est-elle liée à la
justice, à l' amour des plus démunis ? Nous
devons prendre conscience que notre culture est terriblement
égocentrique.
Katherine Marshal de la Banque Mondiale
évoqua le dialogue lancé par Jim Wolfensohn,
président de la Banque Mondiale, avec les religions du
monde : le World Faith Development Dialogue. Pour la
Banque Mondiale, dit-elle, la pauvreté est un
phénomène qui peut aujourd' hui être
éliminé. C' est le rêve de la Banque,
dit-elle, à quoi François Houtart répondit :
« Mais quand la Banque Mondiale cessera-t-elle de
rêver tout en promouvant les lois d' airain du marché
et de la compétition ? Nous rêvons d' un monde
où la Banque Mondiale cesse d' empêcher les pauvres
de se développer. »
Katia Legeret qui danse sous le nom de
Manushaya (danseuse dans la tradition sacrée de l' Inde)
estima qu' il faut relier action et contemplation : que la
circulation des biens ait pour but l' intelligence du cœur.
Evoquant la Baghavat Gita, elle rappela qu' il s' agit de
renoncer aux fruits de l' action tout en étant
engagé. N' agir que pour le seul bien de la créature
et non pour son prestige ou sa prospérité individuelle.
Il y a une économie de l' offrande : offrir chacun de
nos gestes et réparer le fantasme de la
« séparativité » qui nous coupe du
réel.
UNE SPIRITUALITE INCARNEE
POUR DEFIER LA MONDIALISATION
Pour FranLouvain-la-Neuve, la
caractéristique de la mondialisation contemporaine est
d'être celle çois Houtart, du Centre Tricontinental
(CETRI) à du capitalet de l'homme, car elle tend à
soumettre toute la réalité des rapports entre les
êtres humains et de . Elle est destructrice de la nature ces
derniers marché. Elle signifie donc un écrasement
culturel et donc spirituel. à la nature, à la loi du
Les trois principaux défis semblent
être aujourd'hui :
1. La mondialisation des résistances et
des luttes : comment créer des convergences, alors que face
à la mondialisation du pouvoir économique du capital on
se trouve devant une fragmentation des résistances et des
luttes.
2. La remise en valeur des symboles et de
leurs forces d'expression et de mobilisation spirituelle en
transformant, dans chacune des traditions religieuses, l'apport qui,
sous le poids de l'institutionnalisation, a souvent
matérialisé les symboles.
3. La recherche d'une éthique sociale
qui ne s'arrête pas seulement à la dénonciation des
abus et les excès du capitalisme, mais qui s'attaque aux
logiques du système et débouchent sur une éthique
du post-capitalisme.
François Houtart souligna le rôle
de la spiritualité, comme une nouvelle vision du monde pour
surmonter « la seule logique paternaliste
occidentale », accepter les incertitudes, chercher les
alternatives. Il s' agit aussi de créer des symboles pour
réenchanter le monde au-delà des marchandises. Il nous
faut une spiritualité incarnée pour rencontrer le
défi de la mondialisation du monde. Il faut rechercher le sens
de ce monde. Faute de sens, le monde tourne fou. Aujourd' hui nous
sommes plongés dans un monde globalisé où il est
« rationnel » pour produire de la richesse, de
détruire des forêts. Il est
« logique » de créer de la richesse avec
le travail des enfants. Face au capitalisme sauvage qui mène
à un monde où 20% de la population mondiale
contrôle 80% des richesses, que faut-il faire ?.
François Houtart se prononça en
faveur d' une nouvelle éthique du post-capitalisme. La
mondialisation des résistances sociales est un pas important
vers la sortie de l' impasse actuelle. Il s' agit de faire
converger les innombrables initiatives et luttes locales dans un vaste
mouvement global. Ce sera le rôle de Porto Alegre II en 2002. Le
Forum Social Mondial de Porto Alegre, c' est la globalisation de
« la société civile d' en
bas ».
LA QUANTITE MASQUE LA
QUALITE
Notre partenaire, Luis Lopezllera, rapporta
qu' au Mexique la pauvreté empire. Le
« macro » s' exprime avec des termes
d' experts : « l' opération a
réussi mais… le patient est mort ! ». La
quantité masque la qualité. On a de la croissance mais
avec plus de policiers que de maîtres d' école, plus
de cellules de prison que de salles de classe. « Nous nous
sommes trompés pour mesurer le progrès »,
s' exclama Luis Lopezllera.
ENVIRONNEMENT ET
SPIRITUALITE
Notre
partenaire Siddhartha mit en exergue l' apport essentiel des
populations tribales à une conscience nouvelle et
nécessaire quant au caractère sacré de la terre. We
get rid of the tribal people who could teach us their perfect
sustainability (« Nous nous débarrassons des
populations (tribales) autochtones alors que ce sont elles qui peuvent
nous enseigner leur art de vivre durable »),
s' exclama Hanna Strong. La privatisation de l' eau par les
multinationales est tragique. Vous n' aurez accès à
l' eau que si vous êtes capable de payer ! La maman
va-t-elle demander à son bébé d' être
payée pour qu' elle lui donne le sein ? Il y a,
conclut-elle, quelque chose de profondément vulgaire,
(“obscène”) dans la mondialisation.
PACIFIER L' ORDRE
MONDIAL
Fattouma Benabendi, Marocaine très
engagée dans le travail social avec les femmes posa la question
: comment humaniser, féminiser ce Nouvel Ordre Mondial qui
s' impose à nous ? L' économie devrait
être au service des êtres humains, y compris les plus
pauvres. Le profit sans limite doit être corrigé par la
Reliance. La cohésion sociale et économique ne peut se
faire sans femmes. L' homme en nous va-t-il dialoguer avec la part
féminine de nous-même ?
Dans le bled marocain, dans les campagnes
d' Afrique, d' Asie, d' Amérique latine, les
femmes tissent, pétrissent, lavent, traient,
sèment… et en tirent fierté. Or leurs
activités sont menacées et avec elles leur reliance.
Fattouma Benabendi proposa
de « pacifier la mondialisation », ce qui
correspond à l' appel de Raimon Panikkar :
désarmons nos cultures. Il nous faut réinventer une
économie se nourrissant de vécu, autant prosaïque
que poétique. Faire de l' économie avec de
l' amour.
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