| Manuel Castells est un
des plus grands sociologues d’aujourd’hui. Né en
Espagne en 1942, il enseigne depuis 1979 à Berkeley (Californie)
après avoir enseigné à l’EHESS de Paris. La
trilogie qu’il a consacrée à
« L’ère de l’information »
renferme des enseignements importants pour le Réseau Cultures et
nos lecteurs. Les trois tomes s’intitulent « La
société en réseaux », « Le
pouvoir de l’identité » et « Fin de
millénaire ». C’est au « Pouvoir de
l’identité » que la note de lecture qui suit
est consacrée. Elle reflète la lecture attentive
d’une sociologue membre de l’équipe bruxelloise
Réseau Cultures, Carmelina Carracillo.
Notre point de vue comme lectrice
Manuel
Castells nous a séduits pour plusieurs raisons.
D’abord,
son analyse est extrêmement rigoureuse : il définit
les termes qu’il emploie et/ou qu’il emprunte à
d’autres, il explicite sa démarche, ses grilles de
lecture. En nous livrant sa méthodologie, il nous offre la
possibilité, à nous lecteurs, de nous la
réapproprier et la transférer dans nos propres pratiques
d’observation et d’analyse des domaines qui nous concernent.
(…)
En dépliant les trajectoires des mouvements sociaux - de tous
bords -, l’auteur nous dévoile de manière subtile
les dangers et les forces en œuvre au sein de ces
communautés : au lecteur de « faire son
opinion » en fonction des
valeurs qui sont véhiculées par les uns et les autres.
Pourtant, Castells a ses préférences. Son enthousiasme
à montrer les forces vives de changement, à souligner le
succès de certains mouvements populaires relèvent de
choix « optimistes ».
Nous
savions que le « phénomène
identitaire » pouvait être à l’origine
tant d’un changement social visant une plus grande justice,
tolérance, etc. que d’un enfermement conservateur autour
de valeurs traditionnelles favorisant la domination d’un groupe
sur d’autres. L’ouvrage de Castells confirme cela : rien
n’est bon ou n’est mauvais en soi. L’utilisation
du pouvoir de l’identité ne contribue pas
nécessairement au changement social
« progressiste ». Il est à noter que la
lutte contre la mondialisation (le « Nouvel Ordre
Mondial ») n’est pas non plus nécessairement
« progressiste » (comme l’illustrent les
mouvements « partriotiques » américains et
les fondamentalistes religieux conservateurs). En fin de compte, pour
le dire simplement, tout dépend du type de valeur que l’on
défend. (…)
Quelques repères
conceptuels proposés par l’auteur
L’ouvrage
de Castells nous invite à un voyage contemporain
planétaire à travers les mouvements sociaux tels
qu’ils résultent de l’interaction entre la
mondialisation, le pouvoir de l’identité collective et
l’Etat et par conséquent, tels qu’ils sont capables
de susciter ou non des formes de changement social.
Par
mouvement social, l’auteur entend «
une action collective menée en vue d’un objectif, dont le
résultat, en cas de succès comme en cas
d’échec, transforme les valeurs et les institutions de la
société ».
Quant
au terme d’identité (appliqué aux acteurs
sociaux), Castells le définit comme « un
processus de construction de sens à partir d’un attribut
culturel, ou d’un ensemble cohérent d’attributs
culturels, qui reçoit priorité sur toutes les autres
sources. Un même individu, ou un même acteur collectif peut
en avoir plusieurs. ».
Castells
distingue « identité » et
« rôle ». Si le rôle est
défini par des normes déterminées par les
institutions et organisations de la société,
l’identité est source de sens pour l’auteur
lui-même et par lui-même. Autrement dit,
l’identité implique une démarche
d’élaboration personnelle et d’individualisation.
L’acteur social construit son propre sens autour d’une
intériorisation, le sens étant ce qu’un acteur
identifie symboliquement comme l’objectif de son action.
Comment
ces identités sont–elles construites ? A partir de
quoi ? Par qui et pourquoi ?
Comme
l’auteur défend l’hypothèse que la
construction sociale de l’identité se réalise
toujours dans un contexte marqué par des rapports de force. Il
nous propose une distinction entre différentes formes
d’identité :
-
L’identité légitimante,
introduite par des institutions de la société civile afin
d’étendre et de rationaliser leur influence sur les
acteurs sociaux et l’Etat.
-
L’identité-résistance, « produite
par des acteurs qui se trouvent dans des conditions
dévalorisées ». Ceux-ci défendent
des principes différents de ceux véhiculés par les
institutions de la société.
-
L’identité-projet apparaissant « lorsque
des acteurs sociaux, sur la base du matériau culturel dont ils
disposent, construisent une identité nouvelle qui
redéfinit leur position dans la société et se
proposent de transformer l’ensemble de la structure
sociale. »
Un des
mérites de cette distinction est celui de nous montrer
qu’aucune de ces identités n’a de valeur
progressiste ou régressive en soi, hors de son contexte
historique : une identité surgissant comme
résistance peut susciter un projet social libérateur et
par la suite, se muer en identité dominante et
légitimante….
Un
autre mérite est celui de faire apparaître pour chaque
forme de construction d’identité, un type de
société différente.
Castells
distingue ainsi :
-
L’identité légitimante
qui crée une « société
civile » comprise ici comme constituée
d’« appareils » non-étatiques
(églises, syndicats, coopératives, associations, etc.)
qui prolongent la dynamique de l’Etat et qui, par ailleurs, ont
pris racine, à l’origine, dans les populations. Comprise
ainsi, la société civile peut être un terrain
privilégié de changement politique dans le sens où
elle permet d’influencer l’Etat sans avoir à
l’attaquer par la violence.
-
L’identité-résistance
qui conduit à la formation de
« communautés » qui, se regroupant autour
d’éléments identitaires empruntés à
l’histoire, la géographie ou la biologie, résistent
collectivement contre une oppression. Le nationalisme à
fondement ethnique, le fondamentalisme religieux, les
communautés territoriales, etc. sont autant d’expressions
de constructions d’identités défensives utilisant
les mêmes termes que ceux des institutions dominantes. Elles
naissent souvent d’un sentiment de rancœur ou
d’aliénation face à une exclusion injuste
(politique, économique, etc…).
-
L’identité-projet qui produit
des sujets tels que définis par Alain Touraine comme « l’acteur
social collectif à travers lequel les individus accèdent
à un sens holistique dans leur expérience. »
Il s’agit de construire une identité pour vivre autrement.
Elle peut s’opérer à partir d’une
identité opprimée, mais le but est de viser à une
transformation de la société en vue d’ instaurer de
nouvelles relations. (…)
Développer une politique symbolique et une
mobilisation politique autour de causes apparemment non politiques.
Des
thèmes bénéficiant d’un large consensus
mobilisent des populations sans nécessairement s’aligner
sur les positions de partis politiques.
Ces « mobilisations
se situent à mi chemin entre le mouvement social et
l’action politique puisqu’elles s’adressent
aux citoyens pour leur demander de faire pression
sur des institutions publiques ou des firmes privées qui peuvent
faire la différence dans l’enjeu spécifique qu’elles ont ciblé … Leur
objectif ultime est d’agir sur le processus politique,
c’est-à-dire d’influencer la gestion de la
société par ceux qui la représentent. Mais elles
n’empruntent pas forcément- et à vrai dire pas
souvent- les canaux de la représentation et de la prise de
décision politique… »
Quel changement social dans la société en
réseaux ?
Face
à un monde composé de marchés, de réseaux,
d’individus et d’organisations stratégiques,
gouvernés par des modèles apparemment rationnels, des
puissances identitaires de « résistance »
émergent qui refusent de se laisser emporter par les flux
mondiaux. Ces identités-résistances peuvent se construire
autour de valeurs traditionnelles, elles peuvent aussi
l’être par des mouvements sociaux novateurs pour lesquels
ces « identités-résistances » sont
en quelque sorte une « étape
d’autonomie » avant une offensive contre
l’oppression.
Dans
ce contexte, le pouvoir de l’identité est capital.
« Le
nouveau pouvoir réside dans les codes (informations) et les
images (représentations) autour desquels les
sociétés organisent leurs institutions et les individus
leurs comportements et leur vie. Ses sièges, ce sont les
esprits… C’est pour cela que les identités sont si
importantes, et en définitive si puissantes, dans cette
structure de pouvoir qui change continuellement : parce
qu’elles construisent des intérêts, des valeurs et
des projets autour de l’expérience vécue et que,
refusant de se dissoudre, elles établissent un lien qui leur est
propre entre la nature, l’histoire, la géographie et la
culture. Les identités ancrent le pouvoir dans des zones
précises de la structure sociale… »
C’est
au sein des mouvements sociaux que l’auteur perçoit « les
germes d’une société nouvelle, semés dans
les champs de l’histoire par le pouvoir de
l’identité » .
L’ouvrage
recensé ci-dessus a pour références :
« Le pouvoir de l’identité »
(t.2 : L’ère de l’information), Fayard, Paris,
1999 (traduit de l’anglais : « The power of
identity », Blackwell, Oxford, 1997).
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