| Un autre monde est
possible, voilà la bonne nouvelle qui nous vient du Forum Social
Mondial de Porto Alegre, début 2001. Si Seattle en 2000, avec
ses manifestations, fut un détonateur, Porto Alegre début
2001 fut un événement d’une importance capitale. Le
mouvement pour une autre globalisation y reçut ses fondements.
Il manifesta qu’il existe une autre façon de dire le monde.
Lors d’un débat public
organisé au CNCD en mars 2001, deux amis et acteurs importants
sur la scène internationale exposèrent leurs impressions
et analyses de cette « université de la globalisation
alternative ». Il s’agit de nos amis François
Houtart, secrétaire du Forum Mondial des Alternatives, et
Riccardo Petrella, conseiller à la C.E. et professeur à
l’UCL. Tous deux étaient présents à Porto
Alegre.
François Houtart insista sur le fait
que ce Forum fut patronné par une conjonction très
favorable d’organisations brésiliennes : une
administration communale de gauche exemplaire (P.T.), une centrale
syndicale forte (CUT) et le fameux mouvement des paysans sans terre
(MST).
L’événement attira 1800
journalistes accrédités, contre moins de 1000 à
Davos durant cette même semaine..
UN AUTRE MONDE EST
POSSIBLE
Voulu comme « pendant »
à Davos, ce Forum fut un grand pas en avant. François
Houtart explique ainsi ce succès : « A
l’origine, il y a l’amplification des luttes sociales
partout dans le monde, une résistance au
néo-libéralisme. La contradiction capital-travail est en
train de se profiler de plus en plus clairement sinon partout au Nord
en tous cas au Sud. Le deuxième aspect est le fait que les
rapports capitalistes sont indirects encore plus que directs : la
majorité des humains ne sont pas dans un rapport salarial
(exploitation directe) mais subissent indirectement les
conséquences du capitalisme : la dette, les Programmes
d’ajustement structurels (PAS) imposés par le FMI, les
délocalisations, la « malbouffe », les
coûts, la pollution…). La multiplication des mouvements
sociaux est impressionnante : les femmes luttent contre la
féminisation de la pauvreté, les écologistes se
mobilisent, des mouvements d’identité culturelle (les
populations tribales) et religieuses (islamismes, et autres)…
Tous ces mouvements ne sont pas également libérateurs
mais ils luttent contre la mondialisation capitaliste. En Afrique, des
luttes dites ethniques luttent à cause d’effets indirects
(p. ex. l’effondrement du prix du café, etc.). même
si les médias s’attachent à souligner exclusivement
l’aspect ethnique de ces mouvements.
Autre aspect de ces luttes : elles sont
fragmentées alors que l’adversaire est de plus en plus
unifié. Une bourgeoisie mondiale gouverne face à une
masse atomisée de mouvements de résistance. Il en
résulte qu’il est urgent de « mondialiser les
luttes ». Cela ne veut pas dire seulement additionner
statistiquement les mouvements, mais les aider à leur faire
prendre conscience de la place spécifique occupée par
chacun dans une lutte globale. Chaque mouvement doit à tout prix
conserver sa spécificité mais en agissant en
solidarité, au niveau mondial.
François Houtart
renchérit : « A Porto Alegre on a voulu non
seulement dire « halte » mais aussi
« voici ce que nous voulons ! ».
Deux courants existent actuellement dans la
mouvance anti-globalisation :
-
la tendance régulatrice, afin
« d’humaniser » le système
économique grâce à une troisième voie de
type social-démocrate ;
-
la tendance radicale, afin de dépasser le
capitalisme grâce à une stratégie de rupture
radicale et de destruction de la logique dominante.
Comme le fit observer un syndicaliste
présent au débat, on retrouve là les deux grandes
directions qui ont marqué l’histoire du monde ouvrier au
19 et 20ème siècle : le socialisme
réformateur et les mouvements révolutionnaires (dont le
communisme a été la version hégémonique).
Il y eut 400 ateliers différents
à Porto Alegre, et parmi les grands thèmes qui les
sous-tendaient, il y avait celui de la production des richesses
(comment sont-elles produites et distribuées ?), le
thème de la désormais fameuse
« société civile » (concept devenu
très ambigu car il y a celle « d’en
haut » - Davos - et celle « d’en
bas » - Porto Alegre -), et le thème de
l’éthique dans le pouvoir politique. Ce thème
éthique est neuf et fut apporté par les
délégations du Sud surtout, notamment par les
Brésiliens. François Houtart conclut en disant
qu’il faut dès à présent préparer le
rendez-vous de Porto Alegre 2002 !
VERS UN
MOUVEMENT SOCIAL MONDIAL
Riccardo Petrella confirma qu’il y a
émergence d’un mouvement social mondial. Le fait
qu’il y aura un Porto Alegre n° 2 est important. Le mouvement
a désormais son lieu, sa tanière. Avant Porto Alegre, il
« courrait » à Seattle, à Davos,
à Prague, à Bruxelles, à Washington…
Maintenant, il a un lieu fixe qui est en soi un symbole et qui permet
la progressive élaboration d’une « narration
alternative ». Par narration alternative, Riccardo Petrella
entend un autre récit sur l’état du monde. Ce
récit est nourri d’analyses certes, mais aussi de fables,
de poésie, de pièces de théâtre, d’un
autre regard en somme que celui que tentent d’imposer les
médias au service des multinationales globalisantes.
La narration dominante tourne autour de
l’axe : science – technologies nouvelles –
mondialisation - nouvelle économie. « Et tout le
monde acquiesce ! » s’exclame Riccardo Petrella,
« acquiesce à cette idée que la techno-science
est bonne et se transforme, grâce aux grandes entreprises, en
nouvelle économie. Cette narration dominante véhicule
aussi l’idée que c’est le capital qui doit
« offrir » le bien-être, le savoir…
et cela, bien évidemment, sur le marché ! Mais il
faut être solvable pour « demander » cette
offre ! Tout tourne autour de l’argent et non autour du
droit des humains à vivre. « Ainsi les
multinationales s’occupent du « besoin
d’eau ». C’est un thème sur lequel
Riccardo Petrella est très engagé. Il faut leur opposer
le droit à l’eau, explique-t-il.
Autre aspect de la narration dominante,
c’est que tout est marchandise, même la vie captée
par les firmes pharmaceutiques. On peut breveter tout. Le droit de
propriété intellectuelle est devenu plus important que le
droit à la vie. Le droit à la vie est donc menacé.
La logique actuelle nie la vie ainsi que l’illustre la
propriété intellectuelle sur le vivant, et cela au
détriment des gens. Les gens veulent vivre, être
estimés. De plus en plus, les humains sont réduits
à une « ressource ». Les paysans, les
Indiens disent cependant : « nous ne sommes pas des
ressources, nous sommes des êtres humains et nous avons une
histoire… ». Ils sentent que la logique dominante
s’y oppose et occasionne leur aliénation.
Enfin la narration dominante jette dans le
discrédit le politique. On parle de
« gouvernance ». L’Etat est un sujet comme
un autre, à côté des multinationales. 58
entreprises et 42 Etats sont au sommet de la liste des plus gros
budgets ! ».
L’enjeu, c’est le politique. Il a
été privatisé. Il faut le rendre aux citoyens et
à leurs pouvoirs publics. Les multinationales se
prétendent les seules entités vraiment mondiales. A leurs
yeux réducteurs, le politique n’est pas que
l’expression de la compétition entre les forces en
présence. Nous devons nous battre pour des autorités
politiques renouvelées qui gouvernent la « res
publica » au niveau local, et qui prennent leurs
responsabilités au niveau mondial.
A Porto Alegre, une narration alternative fut
proposée par quelques 2800 organisations.
Y a-t-il un plan ? Non, mais il y a des
plans : construire une narration différente et plurielle.
Riccardo Petrella ajouta : « Moi, comme ouvrier de la
narration, j’ai l’obligation de m’y atteler.
C’est mon rôle d’intellectuel. Non pour imposer la
mienne mais pour la proposer à côté de celle du
paysan philippin exploité par Chiquita et de la fillette
écuadorienne enfoncée dans la misère. »
La stratégie à venir exige selon
lui un travail intensif sur deux sujets :
-
l’affirmation du droit à la vie comme
thème majeur du 21ème siècle
-
l’affirmation de la démocratie
participative
Riccardo Petrella conclut en affirmant que
« l’humanité » doit être
proposée comme sujet juridique. Aujourd’hui
l’individu, l’Etat et les entreprises ont des droits. Mais
pas l’humanité et son bien commun planétaire. La
citoyenneté est le lieu où peut être défini
et régulé le droit à la vie.
Au cours du débat fut
dénoncé l’enseignement de l’économie.
L’université est trop souvent condamnée à
produire les « ressources humaines » dont
l’entreprise a besoin. A Lisbonne , les chefs d’Etat de
l’Union européenne ont confié aux
universités européennes la tâche de faire de
l’Europe la « e-economy » la plus
performante du monde ! L’éducation a souvent
été traitée souventà Porto Alegre. De
manière subtile, notre enseignement universitaire devient
« technique supérieur » et cela doit
être dénoncé et ré-orienté.
La dimension politique est essentielle et il
faut que les mouvements (et les ONG) en prennent conscience davantage.
Il n’y aura plus un seul parti politique mondial (tel que
l’URSS tenta d’imposer le sien). Il y aura plutôt
convergence de divers partis, chacun ayant sa spécificité
et étant enraciné dans son histoire et dans sa culture
propre.
François Houtart proposa trois
façons différentes de définir la fameuse
« société civile » :
-
La conception bourgeoise : cette vision
valorise le caractère entrepreneurial des personnes. Elle ne
doit pas remettre en cause le capitalisme, mais l’y
intégrer. Dans cette optique, les entreprises font partie de la
société civile.
-
La conception angélique et populaire :
cette vision des choses regroupe tous ceux qui sont les
« bons » et quels que soient leurs buts.
-
La conception analytique populaire : elle
analyse les contradictions et voit qu’il y a une
« société du haut » et une autre
société civile, qui lui est opposée, et qui est
« d’en bas ».
Dans Le Soir (2/2/2001), François
Houtart écrit sous le titre « Renaissance
à Porto Alegre » :
(…)
« Il s’agit de construire des voies alternatives,
depuis l’utopie mobilisatrice d’une société
où règne la justice, jusqu’aux objectifs à
moyen et à court terme qui, dans les domaines concrets de
l’économie, de l’organisation sociale, de la
politique, de la culture et des communications, permettent de
créer un monde post-capitaliste. De telles voies alternatives
existent : parmi elles, les réformes agraires en faveur des
paysans, les mécanismes de contrôle démocratique du
capital financier, la répartition de la richesse par le biais de
la sécurité sociale, la ré-appropriation publique
de patrimoines collectifs tels que l’eau, les connaissances, les
semences, les médicaments génériques. Le tout
étant conditionné par une participation populaire,
à tous les niveaux.
Il s’agit d’affirmer la valeur de
la vie humaine comme supérieure à celle du marché,
de proclamer le droit des peuples face au droit des affaires et de
revendiquer une éthique et une spiritualité qui
consolident la solidarité entre tous les êtres humains du
Nord et du Sud. (…)
Il
n’en résulte pas un programme monolithique, ni même
un chemin alternatif tout tracé, mais une rencontre
d’initiatives populaires très concrètes qui
construisent un nouveau rapport de force et qui redonnent espoir !
(…)
Comme le disait Gerard Karlshausen, un
responsable de l’ONG belge CNCD, il est essentiel que Porto
Alegre 2002 se prépare dès maintenant. En effet, il faut
maintenant que chacun, avec ses luttes et sa culture, participe
à un dialogue mondial intensif. Le but est d’arriver
à des articulations efficaces et durables pour mettre en place
les conditions qui permettront de prouver dans les faits
« qu’un autre monde est possible ».
Porto Alegre fut sûrement un grand
moment. Cependant, il est encore difficile d’en tirer des
leçons précises quant aux alternatives concrètes.
Outre ce travail de concertation et de réflexion sur les
pratiques, il y aura en 2001 bien des occasions de manifester notre
engagement pour ce monde-là, pour la vie et contre la
marchandisation du monde : la réunion du
« G8 » à Gênes, le sommet des PMA
à Bruxelles, le sommet européen de Laeken
(également à Bruxelles…).
Dans l’optique socio-culturelle qui est
celle du Réseau Cultures, ce monde-là saura allier
unité et diversité. Il sera humain parce que les
habitants de la planète n’auront pas perdu leur
identité dans le tourbillon médiatique et leur culture
dans l’économisme abrutissant du Mcdonaldisme triomphant.
Par leur culture, par leur spiritualité, ils sauront rester en
éveil, en recherche de sens.
Leur identité peut servir de levier
puissant dans leurs luttes, dans la mise sur pied d’alternatives
au développement et dans la mise au point de formes plus
participatives de démocratie. Le lecteur trouvera dans ce
numéro de Cultures et Développement la synthèse,
en langue anglaise, du projet de recherche participative
coordonné dans le monde entier par le Réseau Cultures sur
les relations entre identités,
« développement » local et
démocratie participative.
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