UNE NOUVELLE MONNAIE AU MEXIQUE
Luis Lopezllera
Luis Lopezllera est
directeur de PDP (“ Promocion de Desarrollo Popular ”) au
Mexique et président du Réseau Sud-Nord Cultures et
Développement. Il est aussi le fondateur de L'autre Bourse des
valeurs. Le PDP est une association citoyenne qui travaille au Mexique
depuis plus de trente ans. Son objectif : renforcer les initiatives
locales des secteurs marginalisés qui luttent pour leur
développement endogène mais aussi pour un pays et un
monde plus juste et plus fraternel. Au cours des années 80, PDP
a surtout travaillé avec des micro-entreprises et des
coopératives d'épargne et de crédit. Les
micro-entreprises ont été décimées, sinon
totalement détruites, par l'ouverture du marché national
aux produits étrangers et les coopératives
d'épargne ont été lourdement touchées par
la dévaluation de la monnaie mexicaine, le peso. Depuis 1990,
PDP a lancé une initiative pour l'échange de
connaissances en relation avec la crise, le développement
endogène, la participation communautaire et un système de
vie digne et durable. Il s'agit d'un système en réseau,
La otra Bolsa de valores, qui utilise les multi-médias
(imprimés, vidéo, e-mail) pour partager les savoirs et la
sagesse accumulés sur les défis actuels et les
opportunités émergentes, mais aussi pour créer des
synergies et entreprendre des actions communes. Ce réseau a
réussi à rassembler des centaines d'organisations
sociales de base et des ONG. Cependant tout l'ensemble est fragile, car
il fonctionne avec peu de moyens et sur la base du travail volontaire.
Comme le fait observer
Albert Longchamp qui présente le texte qui suit dans la feuille
“ Foi et développement ” n° 269 du Centre
Lebret, l'association pour la Promotion du développement
populaire (PDP) met sur pied une alternative bien concrète, une
autre “ Bourse des valeurs ”, basée sur une
unité monétaire dénommée tlaloc, dont le
but est non d'accumuler un capital mais de faciliter le troc individuel
et collectif. Le réseau tianguis - nom aztèque signifiant
“marché” - rassemble des centaines d'organisations
sociales de base et des ONG. Luis Lopezllera explique comment
fonctionne ce type d'économie alternative réservé
aux petits producteurs et prestataires de services. Tianguis sonne
presque comme un cri de guerre! En tout cas, il mobilise l'imagination.
Et ça marche!
Le Mexique traverse
actuellement une grave crise économique. Cette crise s'aggrave
chaque jour et frappe durement les petits producteurs ruraux ainsi
qu'une multitude de micro-entrepreneurs et fournisseurs de services
urbains, originaires aussi bien des couches populaires que des classes
moyennes. Dans le peuple, les lourdes conséquences de la crise
ont pour nom : fermeture de petites entreprises, chômage,
inflation et dévaluation, endettement, capacités
productives mal employées, pertes de biens.
UN SIDA COLLECTIF
En fait, nous vivons tous
sous le système du marché globalisé et
supposé libre. Mais ce marché est au service de
puissantes compagnies qui n' ont ni patrie ni comptes à
rendre à aucune instance publique. Elles ne se
préoccupent ni des véritables besoins des populations, ni
des initiatives locales, ni de l' équilibre
écologique qui est très souvent gravement
endommagé.
La globalisation du
marché pousse à la création de produits hautement
compétitifs (en terme de prix) pour consommateurs
privilégiés. Dans le même temps, les pays pauvres
sont constamment priés de fournir de la main d' œuvre
bon marché et soumise pour produire des articles
d' intérêt international et non local. De même
leur agriculture doit se tourner vers l' exportation en se
concentrant sur des monocultures qui pourront être
compétitives sur des créneaux spécialisés.
Sous le mythe du libre marché, nous souffrons d' une sorte
de sida collectif, invisible et inconscient, et nous en rendons
responsables les victimes.
Le monde entier est pris
dans une logique pernicieuse qui a accumulé d'immenses
quantités d'argent dans les mains de quelques-uns mais qui
appauvrit chaque jour davantage la grande majorité des
populations. Nous avons permis que l'argent soit l'indicateur quasi
absolu d'un progrès supposé et qu'il fausse le sens des
réalités.
Ce que nous appelons PIB
(produit intérieur brut) s'apparente à une illusion.
D'abord parce que l'argent - qui est le moyen ordinaire pour
rémunérer le travail, échanger des produits et des
services et, éventuellement, épargner - est
déposé dans des banques où il est
géré au profit de grands intérêts. Mais il
est aussi produit par la banque, sous forme de crédit, dans des
proportions insoupçonnées. Puis, dans les Bourses de
valeur, il est brassé par de nombreux investisseurs qui
s'enrichissent en profitant de l'offre et de la demande d'actions sans
s'intéresser au progrès des entreprises. Cet argent n'est
pas destiné, majoritairement, à aider les groupes de
producteurs locaux et les modestes prestataires de services mais
à financer les méga-projets des compagnies
transnationales.
Aujourd' hui, plus
personne ne contrôle le phénomène de la
mondialisation. Il a échappé au pouvoir de tous les
gouvernements voici environ un quart de siècle. La plus grande
partie des masses monétaires qui déterminent la dynamique
économique de nos sociétés ne correspond pas aux
valeurs réelles. Ces masses financières sont sujettes
à usure, inflations, dévaluations, transferts brutaux
provoquant ainsi des catastrophes, locales ou nationales.
Il est urgent de secouer
les inerties qui nous maintiennent dans l'ignorance et de nous investir
dans un nouveau projet de société où sera mis
à sa juste place et protégé ce qui est aujourd'hui
discriminé, où l'on administrera sagement les ressources
et où l'argent sera mis au service de la société -
et non le contraire.
UNE NOUVELLE MONNAIE
La lutte s'organise contre
l'actuelle société de profits - pour quelques-uns - et de
condamnation et de destruction pour l'immense majorité de la
population de la planète. De quoi s'agit-il ? D'aider tous les
oubliés et les marginalisés du
“développement” à survivre, puis à
vivre dignement, Donc de permettre des échanges de produits et
de services entre personnes - productrices et aussi consommatrices -
qui, pour diverses raisons, ont peu ou pas accès au
marché mondial globalisé et à l'instrument de ce
marché, l'argent. Un argent manipulé par les grandes
banques et les compagnies transnationales avides de
super-bénéfices et indifférentes aux
réelles capacités productrices de larges secteurs de la
population. Pour permettre ces échanges, il faut donc
créer une nouvelle monnaie, à l'attention des
activités de base.
Un peu partout à
travers le monde, des groupes issus de la société civile,
actifs et solidaires, se sont mis au travail pour mettre sur pied et
lancer des initiatives d'économie alternative et/ou
complémentaire, pour faire face, de façon digne et
durable, à la crise économique. Ces initiatives font
appel au troc individuel et collectif pratiqué à travers
des réseaux plus ou moins larges, à base de
re-connaissance et de confiance.
Pour faciliter le troc,
des symboles de valeur - la monnaie alternative - sont émis hors
de toute perspective lucrative, partisane ou confessionnelle. Ainsi,
tandis que le troc est réactivé, à partir de la
base, de manière coopérative et responsable, on lutte
contre le sous-emploi, le chômage, le dénuement, le manque
d'argent et la fracture sociale. Autant de situations qui engendrent
l'insécurité et la criminalité multiforme - une
des grandes menaces actuelles.
Les expériences de
création de monnaie alternative se sont multipliées
à travers le monde, à partir des années 1980. Dans
des pays comme le Canada, les USA, l'Australie, la Nouvelle
Zélande, l'Angleterre, ces expériences sont souvent
connues sous le nom de LETS (Local Employment and Trade Systems -
Systèmes d'échanges et d'emplois locaux). En France il y
a les SEL ou Systèmes d'échange local. D'autres
expériences sont signalées par exemple en Allemagne et en
Espagne. A Ithaca (New York) existe l'expérience HOURS (Heures)
qui rassemble plusieurs milliers de petites entreprises et a
émis, depuis 1991, des bons de monnaie alternative d'une valeur
équivalente à 65.000 dollars et dont les transactions se
chiffrent à plus de deux millions de dollars.
Ayant eu connaissance de
diverses expériences de monnaie alternative, La otra Bolsa de
valores (L'autre Bourse des valeurs) s'est lancée en 1996 dans
la création d'un marché solidaire entre petits
producteurs et prestataires de services, aussi bien urbains que ruraux.
Tous les membres s'inscrivent librement (en remplissant une fiche
où sont exposés les critères éthiques et
sociaux), s'engagent personnellement et indiquent leurs offres, fermes,
de produits et/ou de services.
Nous avons donné au
marché le nom de tianguis, mot aztèque qui signifie
marché. Quant à la monnaie alternative, elle porte le nom
de tlaloc, nom de la divinité aztèque de la guerre et de
la mort (mais tous deux avaient leur temple au sommet des pyramides
aztèques). Le tlaloc équivaut à une heure de
travail. Par convention, on a donné à cette heure de
travail l'équivalent de 25 pesos (mexicains) ou trois dollars
(nord- américains) ; parfois la relation peso-dollar peut
changer sous la pression des fluctuations de l'économie
mondiale. Mais, selon les travaux, qui peuvent être
exécutés par un jardinier, une secrétaire, un
traducteur, un dentiste, etc., on peut augmenter jusqu'à quatre
fois la valeur-heure du tlaloc.
Un dentiste peut en effet
considérer que son heure de travail vaut plus que celle d'un
manœuvre du bâtiment à cause des dépenses
engagées auparavant pour assurer ce service, et négocier
une augmentation de quatre fois la valeur de départ - mais pas
davantage car il faut considérer que la valeur de l'homme n'est
pas mesurable et que les prix pratiqués dans les tianguis sont
seulement des moyens pour coopérer et rétablir la
qualité de la vie et de la socialisation.
UN CONTRÔLE
DÉMOCRATIQUE
Quoiqu'il en soit, le
tlaloc, émis en fonction des potentialités des
associés du marché et démocratiquement
contrôlé par ces derniers, ne produit pas
d'intérêt. Il ne peut être thésaurisé
(au contraire il doit circuler le plus possible) et ne peut servir
à corrompre ou à établir des rapports de
domination d'un membre sur un autre.
Au départ, le
tlaloc fonctionne comme un escompte sur le juste prix fixé pour
les produits et les services. Pour les produits, on a pris pour
référence les prix pratiqués sur le marché
national officiel. Le tianguis implique que 10% au moins du prix de
chaque transaction doivent être payé en tlalocs. Mais,
fort heureusement, certains membres acceptent un pourcentage plus
élevé, geste qu'on ne peut qu'encourager.
U y a des bons d'un
demi-tlaloc, puis de un, deux, trois, quatre et cinq tlalocs. Mais ils
ne sont valables que lorsqu'ils ont été signés par
celui qui les émet et par celui qui les reçoit, lequel
devient alors créditeur du tianguis pour la somme qu'il a
acceptée. Tout membre du tianguis qui emploie les tlalocs en les
émettant et en les acceptant est à la fois
débiteur et créancier du tianguis et il s'engage à
accepter au moins autant de tlalocs qu'il en a émis. Chaque bon
est prévu pour qu'il puisse servir à dix transactions ;
lorsqu'il est plein, on peut l'échanger contre un nouveau.
La conduite de ce
marché alternatif est démocratique et n'a pour objectif
ni le profit ni le prosélytisme politique ou religieux. Chaque
membre est responsable de la qualité de ce qu'il offre. Ainsi la
confiance se crée et augmente entre les membres du tianguis,
renforçant la vie économique du marché et
apportant cohésion sociale et culturelle à la
communauté.
Après deux ans de
travail, de promotion et de pratique, le tianguis a rassemblé
quelques 150 membres - personnes individuelles, familles, ateliers,
communautés, petites entreprises, coopératives et
même petites régions - qui échangent produits et
services en combinant l'utilisation de tlalocs et celle de la monnaie
officielle. Nous disposons d'un petit bulletin : les pages jaunes de La
otra Bolsa de valores, qui circule soit avec la revue, soit de
manière indépendante. On y annonce les offres et les
demandes des membres du tianguis, de même que les
coordonnées de chacun afin que la communication puisse se faire
librement.
Par ailleurs, de temps
à autres, nous organisons des rencontres festives, par
thèmes ou sur une base géographique. Ces réunions
nous permettent de mieux connaître ceux qui soutiennent le
tianguis, mais aussi de partager nos expériences, de
créer des empathies, des accords, de nouvelles relations et
aussi d'augmenter la cohésion du tianguis au point de vue
social, culturel et ethnique.
UNE SEMENCE ET UNE
ORIENTATION
Certes, La otra Bolsa de
valores a donné l'impulsion initiale mais désormais nous
recherchons la formation de petits groupes
“micro-régionaux”, qui de façon autonome
faciliteront la communication, et aussi de groupes
d'intérêt, par exemple les écologistes, les
ethnies, les médecins. Pour nous, le grand défi est de
surmonter le divorce entre la ville et la campagne et de chercher
à éliminer les intermédiaires parasites et
antisolidaires ainsi que les barrières du transport, du stockage
et de la distribution des produits. Il est aussi très important
d'identifier les solidarités entre groupes urbains et groupes
ruraux, non seulement du point de vue idéologique ou culturel,
mais aussi du point de vue économique : distribution et
consommation - ce pour quoi il faut montrer les connexions et les
intermédiaires positifs.
Le tianguis-tlaloc est une
semence mais aussi une orientation qui peut inspirer des
expériences micro-régionales et régionales en
divers endroits du Mexique, en consonance avec d'autres
expériences sur le continent latino-américain. Ainsi dans
les Etats mexicains du Yucatan, de Oaxaca, de San Luis Potosi, du
Michoacan, des groupes s'intéressent au tianguis: Le troc se
pratique à nouveau dans quelques communautés indiennes,
par exemple à Patzcuaro et dans la Sierra de Puebla. Et le
tianguis suscite de l'intérêt à Los Angeles
(Californie), à Sao Paulo (Brésil) et même au
Sénégal et en Thaïlande.
On nous demande aide et
conseil, mais nous-mêmes sommes encore dans la phase
expérimentale. Nous essayons de travailler avec les services
gouvernementaux en charge du développement des régions
pauvres du pays. Nous tâchons de contacter et d'attirer des
entrepreneurs socialement responsables.
Dans l'immédiat,
nous allons renforcer l'expérience actuelle pour arriver
à rassembler un millier d'adhérents, donner des cours
d'économie ; suivre les expériences de création de
monnaies alternatives ailleurs et enfin lancer avec le gouvernement
d'une part, avec des entrepreneurs d'autre part, des expériences
communes.
Il faut vaincre les doutes
et la méfiance générés par une situation
dominante d'abus et d'échecs. Il faut détruire les
nombreux mythes relatifs à l'argent, à la valeur, aux
prix et au marché afin que tout cela redevienne un moyen - et
non une fin - au service du bien être de tous les hommes. Les
solutions véritables ne viendront ni d'en haut ni de
l'extérieur. On pourra seulement les trouver à partir
d'une participation consciente et responsable de la
société, en fonction de ses intérêts
quotidiens les plus élémentaires et les plus justes.
Aussi bien le secteur
privé que le secteur public doivent s'intéresser à
nos expériences et les appuyer. Les entreprises (petites,
moyennes et grandes), qui souffrent du choc de la mondialisation
transnationale, doivent recouvrer leur responsabilité à
l'égard de la société locale (qui est à la
fois productrice et consommatrice) à l'égard de
l'environnement, et recréer une économie vraiment
durable. Le gouvernement et les diverses autorités doivent
soutenir les efforts de la population afin que ses capacités
productives ne soient pas frustrées et, qu'au contraire, elles
se fortifient et s'orientent vers la satisfaction des besoins et le
bien-être des peuples.
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