Ce qui suit
est l' interview de Rubem Cesar Fernandes, leader du mouvement
« Viva Rio » au Brésil et responsable de
la Base locale du Réseau Sud-Nord Cultures et
Développement. L' interview, conduite par Thierry Verhelst,
fut menée fin 1999 à l' occasion du Conseil
d' Administration du Réseau Sud-Nord Cultures et
Développement.
Y a-t-il
des stratégies propres à Rio (c.à.d. typiquement
« carioca ») de la résolution des conflits
et de la diffusion d' une culture de paix ?
J' en
suis sûr. Toute approche de la paix, tout tentative de
résolution des conflits est
« enchâssée » dans la culture
locale. Ainsi il faut savoir qu' à Rio nous ne cultivons
pas le conflit. A Rio il y a différentes identités mais
elles ne sont pas vraiment conflictuelles. Cela nous donne une approche
spécifique. A « Viva Rio » on a
développé une stratégie consistant à
dire : « Nous tous sommes violents mais trop
c' est trop. Tous nous voulons la paix. Que l' on soit bandit
ou policier, on peut admettre de rechercher nos objectifs avec moins de
violence. Dans cette ville de fête et de sensualité nous
constations que nous devenions cruels et durs. Il fallait arrêter
cela.
Le discours
religieux et éthique consiste à dire :
« il faut devenir meilleur, abandonner la violence, changer
sa vie ». Et ce discours est important. Mais il y a aussi le
message tout simple consistant à dire :
« Baissons ensemble le niveau de la violence car c' en
est trop ; certes nous sommes violents mais on peut la diminuer
d' un cran ». C' est le langage de
« Viva Rio » : « au nom de nous
tous, tentons d' améliorer nos relations ». Dans
le conseil d' administration de « Viva Rio »
il y a des gens qui sont en compétition (p. ex. les directeurs
des 3 grands journaux de Rio) mais ici ils cherchent le bien commun. A
Rio, l' organisation structurée de la société
(p. ex. syndicats) est moins polarisée et
« pilarisée » qu' à Sao Paulo.
Donc la culture carioca est très typique et insiste sur la
beauté, l' amour de la ville. Il n' est pas sûr
qu' on puisse reproduire le modèle carioca ailleurs.
C' est à partir de l' amour de notre ville et du
plaisir que nous éprouvons à l' habiter, que nous
plaidons pour la diminution (sinon la résolution) des conflits.
Betinho (leader très populaire de la Campagne brésilienne
Contre la Faim, fondée sur une approche gandhienne et qui eut un
immense retentissement) et moi-même avons changé de
langage. On est passé de la dénonciation des causes
structurelles de la misère à une question
personnelle : « qu' est-ce que je peux faire, moi,
contre la faim ? ». Cela entraînait un changement
sémantique assez décoiffant si l' on songe que
Betinho et moi étions connus pour l' usage d' un
langage plutôt marxiste..
L' action de « Viva
Rio » mène-t-elle à un individualisme à
l' américaine ? Ou à des prises en charge plus
communautaires ?
Il y a certes l' influence de la
culture civique des USA, culture associative d' innovation. Mais
il y a aussi à « Viva Rio » une
continuité avec les associations des habitants
(asociacaões de moradores), les valeurs de solidarité.
Dans les favelas, « Viva Rio » travaille avec les
associations locales de citoyens. « Viva Cred »
va maintenant mettre en place des groupes capables d' offrir une
garantie solidaire aux bailleurs de fonds qui refusaient
jusqu' à présent de prêter de l' argent
à des « pauvres » isolés.
« Viva
Rio » n' est sûrement pas un mouvement
utilitariste : on insiste beaucoup sur les valeurs, le sentiment,
les religions. On parle de « l' amour de la
ville », et cela est neuf car avant c' était
seulement autour des « Indiens », des
« noirs », des « pauvres »
qu' on se mobilisait.
« Viva
Rio » se limite-t-elle à susciter une
citoyenneté démocratique, ou envisage-t-elle des
alternatives économiques comme un des résultats de ce
renouveau citoyen ?
C' est vrai que
« Viva Rio » a vite parlé de la
redynamisation économique de Rio, suite à la crise. Il
met en œuvre des projets générateurs de
bénéfices pour les jeunes, surtout dans le domaine des
services, p. ex. celui du courtage d' assurances pour les pauvres.
On va aussi lancer une système de vente sur catalogue pour les
jeunes.
Une autre
idée est celle du développement local
intégré qui valorise l' économie locale, p.
ex. la fabrication de cerfs-volants dans la favela. Nous allons
encourager l' économie sociale et les coopératives.
Dans nos « boutiques de droit » (70
employés et stagiaires), « Viva Rio »
poursuit un effort important de médiation et de
résolution des conflits au service et avec les habitants des
favelas et cela en mobilisant les ressources de leur culture.
C' est le « droit coutumier » de la favela
qui est ainsi mis en œuvre. Nous ne voulons pas imposer
inutilement le droit formel originaire de la culture officielle. On
distingue volontiers à Rio la culture des collines et celle de
l' asphalte (ville formelle). Nous voulons inciter les jeunes
juristes à rester dans ces « boutiques de
droit » plutôt que de quitter après 2-3 ans
pour aller faire carrière dans des cabinets. Mais comment les
encourager à rester ? Nous avons imaginé la
création d' une coopérative de juristes. Elle est
payée par « Viva Rio » pour faire le
travail des « Boutiques de Droit » et elle
emploie les services de ces juristes qui restent indépendants.
Cela permet aux juristes de travailler également avec le secteur
bien nanti afin d' arrondir leurs revenus. En outre, ils
acquièrent une spécialité en médiation, ce
qui est également utilisable dans les conflits sociaux de la
classe moyenne.
« VIVA RIO » : UNE ONG
D' UN TYPE NOUVEAU ...
Par
Thierry Verhelst
A peine
arrivé à Rio, nous voilà conduit dans la caserne
de la Police Militaire. Spectacle surréaliste ! Une ONG qui
organise une fête chez les policiers ! Au Brésil,
ceux-ci rappellent les plus mauvais souvenirs de brutalité et de
corruption. Pourtant je ne rêve pas. Voici Rubem Cesar Fernandes,
notre partenaire au sein du Réseau Sud Nord Cultures et
Développement, à côté d' un colonel de
la police militaire orné de galons et de médailles. Notre
réunion d' équipe commence de manière
étrange. Pourtant, il s' agit d' un
évènement important : on va remettre, devant la
télévision et la presse écrite, 1.300.000
pétitions rassemblées dans l' Etat de Rio de Janeiro
demandant au Président de la République d' appuyer
un projet de loi interdisant la vente des armes à feu. Quelques
officiers et responsables politiques ont emboîté le pas
à Rubem. Ils partagent son idéal un peu fou. Et ça
marche !
Il y eut
à Rio tant de meurtres et de morts violentes ! Cette
campagne a conduit des milliers de Brésiliens à remettre
leurs armes volontairement. De grosses masses de 4 kg leur
étaient présentées pour qu' ils les mettent
eux-mêmes hors d' usage. Comment en est-on arrivé
à ce remarquable résultat ? La réponse,
c' est le mouvement « Viva Rio », une ONG du
troisième type.
Elle fut
lancée par un héros de l' opposition à la
dictature militaire (1968-1986), Betinho, qu' on appelle le Gandhi
du Brésil. Pour lui et tant d' autres Brésiliens, il
était devenu intolérable qu' à
côté de tant de richesses s' étalant à
Rio et ailleurs dans ce Brésil si contrasté, il y ait des
gens mourant de faim et des citoyens assassinés dans la rue, les
parcs, leurs propres maisons par des voleurs et des mafieux de plus en
plus nombreux à cause de la misère. Notre ami et ancien
président Rubem C. Fernandes prit la relève et fit de
« Viva Rio » un mouvement citoyen de grande
ampleur. Son objectif : inviter les gens à une mutation
culturelle.
Elle fut
lancée par un héros de l' opposition à la
dictature militaire (1968-1986), Betinho, qu' on appelle le Gandhi
du Brésil. Pour lui et tant d' autres Brésiliens, il
était devenu intolérable qu' à
côté de tant de richesses s' étalant à
Rio et ailleurs dans ce Brésil si contrasté, il y ait des
gens mourant de faim et des citoyens assassinés dans la rue, les
parcs, leurs propres maisons par des voleurs et des mafieux de plus en
plus nombreux à cause de la misère. Notre ami et ancien
président Rubem C. Fernandes prit la relève et fit de
« Viva Rio » un mouvement citoyen de grande
ampleur. Son objectif : inviter les gens à une mutation
culturelle.
Qu' est-ce
qui fait le succès de Viva Rio ? A cette question, notre
ami Andre de Oliveira Porto répond que « Viva
Rio » est une ONG, neutre politiquement, qui n' exclut
aucun secteur de la société. « Viva
Rio » s' adresse autant aux syndicats ouvriers
qu' aux banques, aux églises qu' aux
discothèques, aux policiers qu' aux militants sociaux, aux
entreprises qu' aux ONG. « Viva Rio » jouit
d' une très bonne notoriété dans la presse.
Les grands groupes médiatiques siègent dans son Conseil
d' Administration. Ils ont intérêt à ce que la
campagne réussisse. C' est pour eux un point
d' honneur. Enfin, « Viva Rio » ne
crée pas de nouvelles ONG. Elle renforce des initiatives
existantes. Quand elle fait du neuf (p. ex. l' assistance
juridique), elle s' assure d' une participation intense de la
part de la population concernée. Ainsi, en matière de
médiation, ce sont les solutions issues de la culture de la
favela qu' elle favorise, et non celle de la rationalité de
la ville et du secteur formel.
A l' issue d' une semaine
passée à observer « Viva Rio », je
m' interroge : quelle type d' ONG est-ce ? Pourquoi
avons-nous l' impression que son action est
« culturelle » ? En effet, « Viva
Rio » est le partenaire majeur en Amérique du Sud du
Réseau Sud Nord Cultures et Développement. Il me semble
pouvoir relever les caractéristiques suivantes :
-
« Viva Rio » est une ONG totalement
indépendante des bailleurs de fonds étrangers. Elle ne
fut pas créée par des « donor
agencies » et ne dépend pas non plus de ceux-ci.
« Viva Rio » vit en
partie de subsides de l' Etat et de la mairie de Rio (projet
éducation, jardinage, etc.) mais devient progressivement
autosuffisant grâce à ses propres recettes (courtage
d' assurance, banque de microcrédit).
- « Viva Rio »
fonctionne selon un paradigme nouveau. Il ne s' agit plus de
« développement » ni de « lutte
sociale », mais de la création d' une culture de
paix et de citoyenneté active, solidaire et responsable. Pour
notre ami Rubem, il s' agit d' un paradigme
« d' après la guerre froide » et ses
antagonismes exacerbés. Il nous faut apprendre à voir la
société comme un tout et à favoriser les synergies
possibles, quelles que soient les contradictions existantes. Cette
vision suscite évidemment des critiques parmi certains camarades
de Rubem qui est un ancien réfugié politique en Pologne
durant la dictature et donc ancien militant de la gauche. Il
n' est pas naïf. Au contraire, il est conscient qu' il
dérange.
La
réaction de ses amis de gauche me semble compréhensible
mais exagérée : n' y a-t-il pas place pour les
deux approches ? A savoir celle de la confrontation d' une
part, celle de la synergie de l' autre ? Il s' agit
d' arrêter l' insupportable tout de suite et avec
toutes les forces disponibles, puis de lutter contre le système
qui engendre de telles injustices. Molesse idéologique ou simple
bon sens ? Compromis coupable avec le
néo-libéralisme ou vision novatrice ?
Post-modernité indifférente aux valeurs ou approche
novatrice d' un idéal inchangé ?
-
« Viva Rio » est l' illustration
passionnante d' une action culturelle novatrice. Elle vise un sens
renouvelé de la citoyenneté et de la démocratie.
Voilà pourquoi le Réseau Sud Nord Cultures et
Développement se reconnaît bien dans « Viva
Rio ». Il s' agit en effet d' une ONG d' un
type nouveau et profondément axée sur le dynamisme
culturel de la société. Elle privilégie le
changement de mentalité (la conscientisation) sans toutefois
s' arrêter là. Elle lie à son action
conscientisante des projets concrets liés à
l' emploi, l' éducation, le microcrédit,
l' assurance, la santé ... « Viva
Rio » rend aux habitants de Rio l' estime de soi et les
invite à donner sens à leur vie, en agissant comme
citoyens responsables et solidaires. « Viva Rio »
est une ONG « culturelle » au sens précis
et profond que nous donnons à la notion de culture. Elle ne se
dit pas « de gauche ». Mais quand elle met en
place des alternatives sociales et économiques, quand elle
incite les gens à la réflexion et à la
créativité, que fait-elle sinon préparer au
nécessaire changement ? Et peut-on lui en vouloir de
déjà réaliser des améliorations
concrètes ? « Viva Rio »
dérange, innove, crée. Vive « Viva
Rio », car j' ai vu une ville rajeunie et des favellas
en marche.
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