| Ceci est le Rapport de l’Atelier de Bruxelles (mars
1999) rédigé par son inspiratrice, Edith Sizoo.
Cultures entre elles: dynamite ou dynamique?
Les douloureuses leçons de l’histoire des
relations entre Europe et pays colonisés, puis
décolonisés, ne soulignent-elles pas trop
d’occasions manquées qui auraient peut-être permis
d'établir des relations mutuellement enrichissantes?
Et aujourd’hui, saurons-nous les prendre en compte, alors
même que l’Europe rencontre le Sud non plus mais chez elle,
dans ses propres rues, ses cafés, ses écoles, et que les
anciens colonisés sont parfois devenus des concitoyens?
Ou bien s’agira-t-il de nouveau de simples politiques
d’intégration ou de ghettoïsation, négligeant
l'apport des êtres issus d’autres cultures? L’Europe
à présent multiculturelle se veut-elle interculturelle?
Et comment, de leur côté, des ressortissants de familles
immigrées perçoivent-ils leur(s) identité(s) dans
cette société européenne, leur contribution
à la société civile, leurs droits et
responsabilités civiques?
Une démarche d’échange
d’expériences, d’ analyse commune et
d’encouragement
Partant de ces interrogations et constats
généraux, le Réseau Cultures-Europe a conçu
un programme de mise en relation de personnes vivant et/ou agissant, en
Europe, dans des quartiers multiculturels urbains.(...)
Questions initiales et constats
Afin de faire le bilan des constats et de les approfondir,
rappelons les questions principales qui étaient à
l’origine de la démarche:
«En fait, il est compréhensible que, pour des
gens vivant le plus souvent dans l’insécurité
(emploi, logement, permis de séjour, etc.),
l’apprentissage interculturel ne constitue pas une
priorité. Pourtant, il y a lieu de se poser la question de
savoir si un manque de compréhension interculturelle ne risque
pas de mener à un apartheid culturel, voire ethnique,
spontané qui crée ou renforce des préjugés.
Ceux-ci ne sont-ils pas à la source de tensions ou conflits? En
plus, ne constituent-ils pas un terrain idéal des manipulations
politiques?»
Existe-t-il un apartheid culturel spontané dans des
quartiers dits «sensibles»?
Les témoignages des animateurs de quartier confirment
ce danger: la présence de groupes ethniques d’origine
culturelle différente risque de mener à un apartheid non
imposé par l’Etat mais émergeant
spontanément.
Une relecture transversale des mots que les participant(e)s
à l’Atelier ont employés pour évoquer la vie
quotidienne dans des quartiers multiculturels fait ressortir un
ensemble de vécus négatifs qui riment avec
séparation. Les habitants de souche européenne ont
l’impression d’être envahis, étrangers dans
leur propre ville. Les autres se sentent déracinés de
leur site d’origine. On est bien d’ici ou bien
d’ailleurs. Cette situation se complique encore par le fait que
l’ici se présente comme un ici multiple marqué par
différentes situations économiques, différentes
religions, différentes classes sociales et donc codes de
comportement différents.
L’ ailleurs également se présente comme multiple:
origines africaines, asiatiques, latinos et par conséquence une
multiplicité de langues différentes.
Toutes ces multiplicités ne font que renforcer le sentiment de
ne pas faire partie d’un tout, de la société
entière, de n’appartenir qu’à des cellules
sociales et d’y être encagé. En somme, le
quartier est qualifié d’ espace d’évitement
où l’on partage peu les peines et les joies qui se
réfugient à l’abri des appartements.
Ainsi les habitants de ces quartiers semblent très sensibles
à la crainte existentielle de la séparation. Dans les
quartiers multiculturels et défavorisés cette crainte
renforcée par la précarité matérielle aussi
bien que relationnelle, prend des formes ouvertes, aiguës,
concrètes.
Les tensions et manque de compréhension
interculturelle?
Le manque de compréhension interculturelle, surtout
sur le plan de la langue, peut en effet être cause de tensions et
de conflits. Mais il n’y a pas que des écarts culturels.
Des jeunes désœuvrés, souvent agressifs,
s’aliènent de leurs parents. Le sexisme sépare
hommes et femmes. On crée des ‘territoires’ (p. ex.
les cafés pour les hommes). Le racisme fait obstacle à la
convivialité et la solidarité. Quoi que la culture soit
un facteur de différenciation important, il n’est pas
unique. On a trop souvent tendance à privilégier un seul
axe d’explication d’un problème ou d’une
situation, alors que les causalités sont complexes et
entremêlées. Les facteurs sociaux économiques,
sexuels, idéologiques, culturels,… s’accumulent.
Il serait trompeur d’absolutiser le rôle des
différences culturelles dans les difficultés
rencontrées dans les quartiers. Bien d’autres niveaux de
perception, de (bonne ou mauvaise) relation peuvent être le lieu,
la cause et/ou l’objet de difficultés relationnelles :
- les sous-cultures au sein d'une même culture
('classe sociale', niveau d'éducation, origine rurale ou
urbaine,…)
- le genre
- l'âge
- le statut économique et social
- la religion
- la fonction professionnelle
- la psychologie personnelle
En regardant de plus près ces phénomènes
d’écartement, on voit que la situation décrite
n’est pas pour autant statique. Au contraire, il s’agit
d’un processus dynamique d’écartement en deux
directions divergentes: l’un va dans le sens de l’adoption
(quoique partielle) des valeurs et pratiques de la culture
d’accueil (p.ex. le combat de Fanta Sangaré contre des
pratiques africaines par rapport aux femmes); l’autre va
plutôt dans le sens de l’intensification de sa propre
culture (p.ex. des jeunes maghrébins de la deuxième ou
troisième génération voulant apprendre
l’arabe et/ou s’alliant à l’intégrisme
musulman: la recherche de dignité est souvent identifiée
à la quête d’identité ethnique et/ou
religieuse de la culture d’origine.
Les deux tendances relèvent du même besoin humain de
l’estime de soi: de voir ses savoir être et ses savoir
faire valorisés, et de savoir qu’on fait partie
intégrante d’une mémoire collective.
Les travaux du ‘Réseau Cultures et
Développement’ montrent combien la culture peut
apparaître aussi bien comme un moyen de manipulation
-véritable et dangereuse dynamite sociale- que comme une source
de dynamique sociale et de citoyenneté active et
créatrice.
Plus importantes, peut-être, que le contenu d’une culture
-qui peut évoluer ou se fondre avec celui d’autres
cultures- apparaissent les fonctions humaines d’une culture. La
culture, vue sous cet angle, c’est ce qui rend possible
l’appartenance à un groupe social, l’estime de soi,
la capacité de sélection des apports extérieurs,
une force de résistance et d’action solidaire, et la
dation de sens. (Voir à ce sujet les travaux du Réseau
Cultures résumés dans le n° 24 de la revue.)
Quand ces fonctions sont atrophiées, la culture se
trouve appauvrie, le ‘sujet’ dépérit ou
cultive le fatalisme, le repli, la haine, la violence, la dictature.
Quand ces fonctions sont activées, la société est
vivante, créatrice et dynamique. Elle connaît des
conflits, mais ceux-ci peuvent lui permettre d’évoluer,
d’avancer. C’est de la culture ainsi comprise que nous
parlons ici, plutôt que de quelque chose qui sépare, qui
distingue.
Cette conception dynamique de la culture (et l’accent
mis sur ses ‘fonctions’ plutôt que sur son
‘contenu’) s’oppose à une vision statique de
la culture, qui insiste sur la différence, voire
l’incompatibilité entre ‘cultures’, qui ne
sont en réalité que la ‘photographie
instantanée’, à un moment de son histoire, de
l’état d’une culture, de l’image qu’un
groupe humain se donne de lui-même.
Les observations faites par Mahfoud Galizara par rapport aux
efforts de favoriser les occasions de rencontres entre les populations
d’origines différentes, illustrent le caractère
dynamique de la culture: "Ces
expériences nous ont appris que les populations en
général, et les jeunes en particulier, sont prêts
à changer leurs faux préjugés sur les autres si on
les aide à décoder le sens des choses exprimées".
Peu d’intérêt pour
l’apprentissage interculturel?
Les témoignages des deux premiers chapitres indiquent
que l’intérêt des habitants pour
l’apprentissage interculturel ne se manifeste pas
spontanément. Il n’est pas ressenti comme un besoin
prioritaire. Les gens manifestent plutôt leur besoin d’
être soi-même, chez eux, en créant leurs territoires
au sein du quartier. Et ils font savoir aux gens venant
d’ailleurs que leurs initiatives visant à créer des
passerelles pour que les différents groupes se rapprochent,
doivent respecter ce besoin d’espace bien à eux.
En témoignent les propos tenus par de jeunes Marocains de
Liège à deux travailleurs sociaux, belge et
maghrébin, qui avaient décidé de se rapprocher
d’eux en quittant le centre social pour devenir animateurs de
rue. Réaction sans appel: Vous n’êtes pas des
nôtres.
Ainsi les habitants des quartiers multiculturels restent
insensibles à des politiques et des initiatives, qui sapent leur
besoin d’appartenance. Si intégration dans la
société implique de renoncer au peu de choses qui
m’aident à savoir qui je suis et d’en être
fier, comment ma réaction pourrait-elle être positive?
Car si la notion de citoyenneté implique non seulement
de bénéficier de ses droits en tant que citoyen mais
également de se sentir co-responsable du bon fonctionnement de
la société, elle présuppose le désir
d’y appartenir. Ce désir peut naître en moi si cette
société m’accepte et me valorise, quand elle
renforce mon estime de moi. On ne peut pas être
méprisé et gentil à la fois, dit Gaby Etchebarne.
L’histoire des femmes africaines de l’association
DEFI, à Roubaix, auxquelles les représentants des
autorités municipales voulaient imposer des cadres dynamiques
bien d’ici, illustre une telle attitude méprisante. A
propos de ce dernier incident Marie Agbessi remarque combien la logique
administrative est souvent faussée par une approche simpliste
inadaptée à la vie réelle. Elle impose de faire
des choses (réaliser des projets, des bilans et des
évaluations) au lieu de partir de l’être,
c’est à dire de ce que les gens sont en tant
qu’êtres humains appartenant à des groupes sociaux
et culturels dont les visions sur la vie en société peut
différer de celles des autorités administratives.
(…)
Ce serait - bien sûr - idéaliser les quartiers
multiculturels d’aujourd’hui que de suggérer
qu’ils sont autant d’embryons des sociétés
interculturelles de demain. Tout ce que nous nous risquons à
avancer est que - par nécessité de survie - une
société multiculturelle est tenue d’évoluer
vers une société interculturelle si elle ne veut pas
finir par générer une société
d’apartheid, telle qu’on l’a connue. Les quartiers
multiculturels et défavorisés d’aujourd’hui
vivent déjà cet apartheid spontané. Celui-ci rend
la vie tellement difficile et constitue une telle menace de (toutes
sortes de formes de) séparation que leurs habitants y
réagissent soit par la violence, soit par la passivité,
ou encore en cherchant des solutions créatives qui aillent dans
le sens d’une re-connexion.
Les ratés actuels de la mondialisation ouvrent
peut-être des espaces de liberté pour la pratique de
conceptions alternatives. La liberté ne se donne pas, elle se
prend, dit-on. On trouvera plus sûrement les combattants pour les
libertés de demain chez ceux qui en sont aujourd’hui
privés que chez les consommateurs d’aujourd’hui,
héritiers amnésiques des combats d’hier. (R.
Souchier). (…)
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