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Compte Rendu du Partage international sur les
Sources d'Inspiration de l'Engagement

VOYAGE AUX SOURCES DE L'INSPIRATION

1. Se re-lier

Au sein du groupe « Ailes et Racines », la soif de Transcendance ou de Mystère a « pris aux tripes » un certain nombre de participants et cela dès leur jeunesse. Agnostiques et croyants rapportent avoir l'expérience d'une dimension verticale. Elle ne les a pas quittés. « Même détachée des religions, je ne peux concevoir la vie sans me relier au Mystère de la Vie » écrit une responsable d’ONG néerlandaise. De nombreux textes évoquent un sens du sacré. Le sacré ne se réduit pas à un savoir intellectuel (sans nier celui-ci pour autant). « Une philosophie, un message idéologique n'est pas encore un enracinement spirituel ni une relation à Dieu » écrit une participante rompue, en tant qu’universitaire, aux débats conceptuels. Il s'agit d'être fidèle à ce que l'homme porte de plus unique en lui-même et qui, paradoxalement, lui permet de rejoindre une expérience universelle. « Il existe dans l'univers une force, un principe d'harmonie fondamental qui dirige toute chose et auquel on peut avoir recours » estime un participant musulman d'Afrique de l'Ouest. Il écrira plus tard « Une des prises de conscience les plus puissantes que l'on puisse atteindre au niveau spirituel et que l'on retrouve dans les écrits de nombreux mystiques est qu'à un niveau de conscience plus profond et plus pénétrant que celui du quotidien, tout est un. Comme le disait le mystique Kabir : « Vois l'un en toute chose; c'est l'autre, le second qui t'égare ». La présence de Dieu peut être expérimentée dans un Ashram de l'Himalaya, dans un couvent trappiste de Dordogne, ou lors du Hadj musulman à la Mecque. « Si l'on ne sait pas vivre sa recherche spirituelle dans le métro, au cours d'une dispute ou d'une maladie, devant la télé ou en jouant au foot, alors il est inutile de la chercher à la mosquée, à l'église, à la synagogue, ou au temple. Car ce ne serait ou ne pourrait être qu'une pseudo-spiritualité sans racine et sans vie » explique un syndicaliste africain. Un mystique chrétien orthodoxe,du 11ème siècle, appelé Syméon le Nouveau Théologien, ne s’exclamait-il pas qu’il s’agit de voir, dès maintenant, la vie éternelle, c’est-à-dire vivre chaque instant de la vie dans toute sa plénitude de sens ?

La notion d'unité profonde comme expérience vécue et comme quête revient dans de nombreux témoignages. Il s'agit, disent plusieurs, de « se re-lier ». « Pour moi, religion - qui vient du latin religare (relier) - vient de la reconnaissance de mon désir le plus profond et qui me dépasse car il vient de Dieu. Mais elle m'invite aussi à me re-lier à une histoire, une tradition, à un peuple en marche » précise un économiste belge. Les cosmologies traditionnelles africaines et amérindiennes ainsi que la cosmologie afro-brésilienne (Candomblé) rappellent cette vocation à la « reliance » cosmique et divine de tout être humain. C'est un des principes de base de la philosophie bantoue. Raimon Panikkar de son côté parle de cette triple identité de l'homme qu'il appelle « cosmothéandrisme » : sa vocation de relation à la nature (cosmos), à Dieu (theos) et aux hommes (aner).

2. Le silence comme épreuve et comme don

Une Européenne devenue agnostique témoigne : « Au moment où mon appartenance à l'église catholique et à sa tradition s'est déchirée, au moment donc où j'ai perdu mon lieu de référence, de nourriture, de confirmation et de soutien, un autre s'est présenté : ma nourriture spirituelle, je la trouve chez les réfugiés avec qui je travaille et suis engagée pour leur intégration en Belgique. C'est aussi dans le dialogue avec eux, dans une confrontation participative que je peux aujourd'hui vérifier la justesse de mon engagement et mes options fondamentales. Dans la période charnière que nous vivons, il me semble que je dois passer par l'épreuve du silence, le silence d'avant la création, le silence qui permet la maturation du neuf. Il s'agit de vivre la page blanche, le non-savoir, dans un abandon qui ne ressemble en rien au fatalisme ni au nihilisme. Il serait plutôt abandon confiant en la vie et, simultanément, connaissance de soi ».

D'autres témoignent en termes de foi de cette connaissance. Il s'agit, dans cette connaissance-là, de « passer de l'individu superficiel et extérieur (ce que de nombreuses traditions appellent «le petit moi ») à la profondeur, et cela par une percée vers la vraie personne que nous sommes en puissance. Celle-ci, rapporte la tradition chrétienne, est créée à l'image du créateur et appelée à grandir vers la ressemblance à Dieu par le jeu d'une synergie divino-humaine. » On retiendra que la connaissance de soi (par exemple le « gnôti se-auton » de la philosophie classique grecque) constitue pour tous les participants une condition du chemin spirituel. Condition nécessaire mais non suffisante. Il ne s'agit pas de confondre narcissisme et spiritualité. On note par ailleurs que la psychanalyse peut ouvrir au spirituel mais ne le fait pas nécessairement.

Plusieurs firent observer combien était frappante et émouvante la constatation qu'au-delà des différences de cultures et de religions/convictions ... ils vivent quelque chose de commun, qui est de l'ordre de la profondeur. Les êtres en recherche de sens sont proches. Ils ont en commun un point vibrant. Au-delà des croyances diverses, s’exprime une expérience d'éveil. Il y a entre tous les témoignages une sorte de connivence comme si les participants étaient un peu de la même famille. « L'universel naît du particulier vécu en profondeur » constate une Brésilienne. C'est dans la densité du silence habité de présence que cette solidarité profonde se vérifie. Lors de la rencontre, les sessions matinales de méditation en assises silencieuses furent des moments d'intense communion au-delà des différences culturelles, religieuses et philosophiques. Si le silence est un exercice salutaire, voire une épreuve - nécessaire et purificatrice pour certains -, il fut aussi vécu comme un don, un temps privilégié de communion au-delà des mots.

3. Le crible de la raison

Le participant suisse fit un plaidoyer en faveur du rationalisme, celui-ci « ayant libéré l'Europe de l'esclavage et ayant favorisé l'émancipation de la femme et les droits de l'homme ». Certes ces acquis « laïcs » s'enracinent eux-mêmes dans le terreau judéo-chrétien occidental d'où jaillit la personne revêtue d'un respect absolu, mais ils ne triomphèrent qu’en luttant contre l'institution cléricale dominante. Celle-ci ne s'y reconnut que plus tard. « Le rationalisme est une grande victoire de l'humanité. Le problème est qu'il a évacué la spiritualité et donc la question du sens. Aujourd'hui, il s'agit de favoriser une synthèse nouvelle, celle de la spiritualité et du rationalisme » poursuivit le même participant, très préoccupé des droits de l'homme et de spiritualité non liée aux églises.

La sécularisation très avancée en Europe fut mise en question par des Africains : « Les parents européens transmettent-ils encore quelque chose à leurs enfants ? Osez-vous encore leur parler de religion ou de valeurs ? » La recherche de sens, cœur des spiritualités, est affaiblie en Occident car on y a relégué la religion à la sphère privée. Cette attitude est sage dans la mesure où elle favorise le pluralisme et la tolérance propres à la démocratie. Cependant, elle conduit à un appauvrissement généralisé quand elle interdit toute référence spirituelle dans le discours public. A cet égard, l'attitude de Mahatma Gandhi était révélatrice. Interrogé sur la séparation des religions et de l'Etat, le père de l'Inde indépendante se disait favorable à ce grand principe des Etats modernes mais dans le sens que l'Etat ne serait non pas éloigné mais, au contraire, également proche de toutes les religions présentes en Inde : hindouisme, islam, christianisme, judaïsme, sikkhisme, jaïnisme, bouddhisme, etc... Y a-t-il là une idée à creuser en Europe où la démocratie, faute de sens, s'enlise ? Il serait utile, à cet égard, de relire le livre de Dominique Wolton sur la « Naissance de l’Europe démocratique ; La dernière utopie » (Flammarion, 1993) qui analyse les dégâts de l’uni-dimensionalité rationaliste moderne. Celle-ci a du mal à aborder les questions de sens. Elle engendre un vide existentiel que tente de combler en vain la libération individuelle infinie ou la consommation effrénée par des citoyens déboussolés au sein d’une société réduite à un marché

4. Sources d'inspiration, spiritualités, religions, convictions

Parler de spiritualité suscite nécessairement une interrogation sur sa définition. Quelles différences peut-on discerner entre religion et spiritualité ?

Les participants s’accordèrent à penser que la religion réfère à la relation à une Transcendance (soit une Sagesse, une Vacuité, un Dieu unique, une Trinité ...). Elle se caractérise par une organisation : les dogmes, l'institution, la communauté des croyants, les rites. La spiritualité, par contre, réfère à une expérience existentielle, un voyage intérieur, une démarche personnelle. Il s'agit d'une notion plus fluide et qui sonne mieux en Occident où le mot « religion » est devenu un repoussoir. Cette fluidité fait place au vécu personnel, à l'expérience intérieure, au dépouillement et au vide - qui peut être plénitude. Mais cette fluidité peut également mener au flou le plus ambigu et aux subjectivismes les plus fantasques. Cette distinction entre religion et spiritualité suscita d'ailleurs un malaise auprès d'un participant musulman. Il y voit une critique de la religion et considère par ailleurs que la spiritualité ne peut être que religieuse. Ce point de vue n’est pas partagé par les initiateurs de ce Projet pour qui il existe des spiritualités laïques, agnostiques ou athées. Les religions n’ont pas le monopole de la spiritualité.

Beaucoup sont arrivés à la conclusion que toute religion vraie doit mener à une spiritualité vivifiante. Un participant chrétien orthodoxe exprima son scepticisme à l’égard d’une religiosité sans spiritualité, sclérosée par un excès de règles, de moralisation et d'autoritarisme. Toute religion vraie est spirituelle, dit-il, mais toute spiritualité n'est pas pour autant religieuse.

Nombreux sont ceux qui optèrent pour le terme « source d'inspiration » plutôt que « spiritualité ». Ce terme convient davantage à ceux que rend mal à l'aise la notion à leurs yeux trop subjective et individuelle de spiritualité. Parmi les sources d'inspiration, il est possible de ranger des convictions religieuses, éthiques et philosophiques très diverses.

5. Spiritualités et liberté intérieure

La spiritualité étant caractérisée par une recherche de sens et d'une attitude de vie cohérente, son rôle est capital dans toute action sociale et dans toute tentative d'organiser la vie en commun. Cette cohérence n'est à dicter par aucun pouvoir « supérieur » mais doit venir de l’intériorité de chaque personne, ouverte à l’écoute de soi et de l’autre. C'est ce que Paul Tillich appelle la théonomie : être guidé par le sens du divin en soi, éventuellement éveillé par un maître spirituel (gourou, staretz, etc.). Cette théonomie s’oppose à l'hétéronomie : un pouvoir clérical, un principe religieux extérieur à l'homme. « Dieu », nul n'en a le monopole dirent certains. Il est à découvrir par un travail d'intériorité. Des participants contestèrent le caractère à leurs yeux excessivement individualiste de cette approche. D'autres y adhérèrent tout en signalant l'obligation de chacun de vérifier en communauté (la sangha bouddhiste, l'église chrétienne, la umma musulmane, etc.) son inspiration personnelle. Nombreux furent ceux qui évoquèrent l’importance de l’altérité dans la spiritualité. Sans faire fi de sa liberté intérieure, l’homme doit accepter d’écouter l’autre, voire d’être vérifié et interpellé par autrui. La spiritualité ne doit pas se confondre avec égocentration et narcissisme. Des chrétiens indiquèrent qu'une spiritualité qui ne mène pas vers l'ouverture à l'autre et l'amour, mérite d'être radicalement mise en question. Un des anciens pères de l'église, Basile de Cappadoce, interpellait ainsi un saint ermite : « toi qui vis seul, à qui laveras-tu les pieds ? » …

6. L'action sociale comme acte sacré

L'hindouisme distingue trois voies (marga) dans la vie spirituelle : la connaissance comme éveil à soi dans l'intériorité (jnana), l'adoration ou la vénération comme relation d'amour à une divinité (bhakti), et l'action comme acte offert en sacrifice (karma). A l'origine, la voie du karma se réalisait par l'action rituelle au temple mais aujourd'hui, notamment grâce à l'enseignement de la Bhagavat Gita revisité par Mahatma Gandhi, il peut aussi s'agir d'action sociale, d'engagement pour une société meilleure, pour les frères défavorisés. Selon la Gita, cette action sociale, pour être légitime, doit correspondre à trois critères. Premièrement, celui qui agit doit demeurer « détaché des fruits de son action ». Il s'agit là d'une belle antinomie : chercher à atteindre un résultat et être à la fois détaché de celui-ci ! De son côté, Ignace de Loyola enseignait la « sainte indifférence » à ses jésuites, leur recommandant d'agir comme si tout dépendait d'eux seuls tout en sachant que tout dépend de Dieu. L'Orient a formulé cette sagesse avec un bonheur incomparable en prônant l'équanimité dans l'échec comme dans le succès. Il s'agit donc d'agir dans la société, soit sur le plan de l'action politique soit sur celui de l'engagement pour la justice mais sans chercher ni prestige, ni autorité ni autre avantage ou récompense individuelle. A cette première condition de toute action juste s'en ajoute une deuxième, que la Gita formule aussi : savoir que ce n'est pas mon « petit moi » qui agit, mais quelque chose qui me dépasse. Ne retrouve-t-on pas cette idée dans l'enseignement du grand pédagogue brésilien Paulo Freire lorsqu'il rappelle que « personne ne libère une autre personne ...; un peuple se libère ... » ? Il y a en l'homme un dynamisme libérateur qui le dépasse et que chacun appellera du terme convenant à ses convictions propres. Troisième condition de l'action juste : considérer celle-ci comme une offrande à la divinité. L'action sociale est envisagée comme un « sacrifice », c'est-à-dire un acte-qui-rend-sacré. Cette notion développée par la Gita est présente aussi dans la tradition chrétienne qui affirme que tout être humain est revêtu d'un sacerdoce royal : comme prêtre de la création, il a mission d'offrir le cosmos à Dieu et d'œuvrer à sa transfiguration. Son engagement social ne relève donc pas de l'une ou l'autre inclinaison subjective mais d'une mission ontologique. « Je suis co-créateur avec Dieu » écrit un leader paysan togolais. L'action politique ou sociale constitue pour un participant chrétien orthodoxe une collaboration à l'Energie « résurrectionnelle » du Christ. De même, l'acte altruiste du Bouddhiste l'identifie au Boddhisattva qui se sacrifie pour l'illumination des hommes envers lesquels il ressent une immense compassion. Dans la religion afro-brésilienne Candomblé on retrouve cette mission « sacerdotale » de louange et d'offrande des éléments de la nature aux divinités tutélaires.

Tout acte social mérite donc d'être considéré comme sacré. Faute de cela, réduit à un acte profane, il risque de profaner le monde, de manipuler les êtres et de gâter la nature. La non-violence active d’inspiration gandhienne trouve ici son fondement.

 
SPIRITUALITES LIBERATRICES OU OPPRIMANTES

Chacun s'accordant à distinguer les religions et spiritualités libératrices de celles qui sont opprimantes, les participants se sont interrogés sur les critères et les lieux de vérification de la spiritualité. Ceux-ci sont essentiels quand on se préoccupe, comme dans le présent Projet, du lien entre la spiritualité et l'engagement social, la démocratie et le développement local. Des rencontres telles que celles organisées par le mouvement français « Démocratie et Spiritualité » ou le mouvement international « Holon » ou encore celle d' « Ailes et Racines » sont des occasions bienvenues pour confronter sa pratique et sa spiritualité au regard des autres. Par ailleurs, le regard du plus démuni - par exemple un « sans papier » - peut être le « lieu » de cette vérification. Il convient de se référer ici à ce qu'écrivit Emmanuel Lévinas sur le regard de l'autre, et à ce texte très court de Gandhi qu'il appelle son talisman. Le mahatma y invite chacun à se poser la question de savoir si la décision qu'il est sur le point de prendre sera oui on non bénéfique à l'être le plus démuni qu'il a rencontré récemment. Parmi les critères de l'action sociale juste furent également cités ce que la tradition chrétienne appelle « les dons du Saint Esprit » : la joie et la paix intérieures. Le Bouddhisme souligne lui aussi l'importance de la sérénité et de l’équanimité comme critères de l'action juste.

7. Lâcher-prise et efficacité dans l'engagement

Tous s'accordent à reconnaître qu'ils puisent dans leur spiritualité une force, un courage et une inspiration à leurs yeux irremplaçable.

Pour le mouvement international « Holon », c'est la spiritualité qui permet au militant de ne pas s'essouffler mais de faire preuve d'endurance et de patience, sans verser dans la violence et la crispation. La gauche s'est historiquement constituée contre le pouvoir clérical accusé non sans raison d’obscurantisme. Mais cette gauche sociale et politique souffre encore aujourd'hui du fait qu'elle a cru devoir écarter la spiritualité comme un luxe superflu voire une illusion douteuse proche du fameux « opium du peuple » qu'était pour Marx la religion bourgeoise qu'il avait observée autour de lui. Un participant orthodoxe s’interroge : « Cet auto-appauvrissement de la gauche et des militants en Occident n'est-elle pas une des plus graves difficultés qu’ils rencontrent dans la transformation positive, efficace et radicale de la société ? » On prête à Lénine cette observation sur son lit de mort : « ce qui a manqué à notre révolution, c’est un François d’Assise ! ». Cela mérite réflexion … « Le langage des ONG (tiersmondistes) est trop carré et dur. Le manque de spiritualité s'y fait sentir et a des répercussions négatives sur la persévérance et l'efficacité » dit le participant suisse. Il faut y ajouter, avec Jean Ziegler, que la cécité spirituelle et religieuse des ONG occidentales et des intellectuels de gauche en Occident a eu des répercussions également négatives sur leurs analyses des sociétés du « tiers-monde ». Faute de comprendre la pregnance du religieux auprès de ceux qu'on prétend aider, on passe à côté du secret de leur résistance dans l'adversité. On ne mesure pas bien la force de leur joie et la créativité de leurs formes d'auto-organisation. La cosmologie et la religion sont les « logiciels » des peuples non-occidentaux. Ils en tirent une attitude de vie et des savoir-être que la lecture des sociologies laïques n’appréhendent guère.

Le sens du sacré mène au lâcher-prise et à un regain de force. « Ce vécu intérieur me donne force » dit une participante belge. L'Islam aida un militant sénégalais à relativiser la force et le prestige des puissants, leur brutalité, leurs menaces, la prison ... « Les militaires, je les ai démystifiés ». « Ma mère m'a enseigné le respect des valeurs de solidarité et de justice sociale, et de ne craindre que Dieu Tout Puissant, pas les hommes. » « Je puis tout obtenir si je suis moi-même et si je crains Dieu » dit-il encore. Comme en écho un autre Africain, chrétien celui-là, écrit : « Vivre l'intimité avec Dieu dans la prière et le service, et puiser là-dedans la force de tenir et d'avancer. » Leader paysan d'inspiration musulmane, un participant résuma ainsi le secret de la force intérieure qui le pousse : « Je me sens suivi et observé par Dieu ».

Un chrétien d'Haïti eut à vivre trois années de maquis dans des conditions matérielles et psychologiques terribles mais dont il tira une puissance de résistance insoupçonnée. « Il n'y avait plus mon engagement (contre la dictature) et le Sien (celui de Dieu), mais notre engagement ».

EFFICACITE ET FECONDITE

Il y a une différence capitale mais subtile entre efficacité et fécondité. L'efficacité est souvent liée à l'ego, au volontarisme. « La fécondité me dépasse bien qu'elle passe par moi. C’est du lâcher-prise, de la confiance voire de l’abandon que peut se développer une fécondité nouvelle » précise une participante belge.

Une militante politique insista sur l'importance des utopies créatrices comme « des possibles non encore expérimentés » : « elles me poussent à inventer le futur, sans certitudes ». Encore le thème du lâcher-prise et du silence ... Un chrétien français affirma explicitement le doute comme expérience douloureuse certes, mais constitutive de l'action et même de la foi. « Faire la volonté de Dieu », telle fut la réponse donnée au président Aristide par le participant haïtien lorsqu'il émergea du maquis après la chute de la dictature militaire et qu'il lui fut demandé quels étaient ces projets. Réponse impressionnante certes mais qui ne fait pas l'économie du questionnement, de l'interrogation, de la longue patience au sein d'un effort soutenu de discernement.

8. « Vivre soi-même aujourd'hui le changement qu'on veut voir dans le monde »

Il y eut un large consensus dans le groupe concernant la nécessité d'une cohérence interne entre le croire, le dire et le faire. La Rencontre se déroula dans un endroit hautement symbolique à cet égard. En effet, le groupe fut accueilli par une communauté de l'Arche (mouvement gandhien créé par Lanza del Vasto), celle située en bordure du maquis du Vercors, à Saint Antoine l’Abbaye, en France. L'unité de vie constitue un élément cardinal de la philosophie des arches gandhiennes : rien ne doit échapper aux principes de la non-violence et de l'auto-subsistance. La Communauté de l’Arche à St. Antoine l’Abbaye compte une cinquantaine de membres. Elle produit elle-même l'essentiel de ce qu'elle consomme, pratique une sobriété de vie aussi réelle que joyeuse, tend à écarter toute forme de mensonge, pratique les médecines douces et l'alimentation végétarienne. Elle constitue avec quelques autres « arches » en Europe un rappel concret et vécu de valeurs autres que celles de la consommation effrénée, de la compétition violente et de l'individualisme agressif qui en sont venus à caractériser une certaine culture (dominante ?) en Occident.

Pour le groupe, cette unité de vie s'impose à tout militant. A l'issue de la Rencontre, un syndicaliste africain écrit, en guise d'évaluation : « L'engagement ne peut être parcellisé, il ne peut être sélectif, il est total ou il n'est pas, il est entier ou il n'est pas. S'engager pour la construction d'une nouvelle société juste, exige l'engagement permanent, à la base, au niveau local, pour créer avec d'autres de nouvelles valeurs. » Non seulement le mensonge est une déviation spirituelle (que la pensée gandhienne identifie à une première forme de violence) mais aussi toute contradiction entre ce que je crois, proclame et accomplis. Il convient de « vivre aujourd'hui ce que nous voulons créer pour demain ». Pour y arriver, il faut se libérer de l'activisme pour atteindre d'abord la profondeur, puis agir consciemment. Songeons ici à la métaphore hindoue du tir à l'arc : tirer la flèche vers soi, vers l'intérieur, afin qu'elle soit propulsée avec plus de force et de précision vers l'extérieur. Avant d’agir, savoir demeurer immobile. Avant de parler, cultiver le silence.

Voici quelques extraits du numéro spécial « Ailes et Racines » consacré à la spiritualité de l’engagement social. Pour avoir accès à l’ensemble de la revue, veuillez vous abonner ou en commander un numéro.

   
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