Le
Réseau Cultures s'honore de compter parmi ses amis et
inspirateurs Raimon Panikkar. Spécialiste des religions
comparées, philosophe des sciences, théologien
chrétien, hindouisant, mais avant tout apprécié
par ceux qui ont le privilège de l'approcher comme homme de
sagesse, d'humour et d'engagement social, Raimon nous a reçu
récemment chez lui, dans son village catalan (Espagne). Il nous
a autorisé à publier ici de larges extraits d'une
conférence prononcée en Catalogne et traduite par son et
notre ami Francesc Torradeflot. Il faut savoir que Raimon fut longtemps
professeur à l'Université hindoue de Benares et à
l'Université de Californie et qu'il publia un tel nombre
d'ouvrages décisifs qu'il est à considérer comme
un des grands esprits de notre temps. De père indien, de
mère catalane, Raimon est prêtre catholique et ancien
président d'INODEP, à Paris, cet institut
créé par Paulo Freire spécialisé en analyse
socio-économique et en formation conscientisante. Le texte qui
suit nous paraît important pour nos lecteurs européens
croyants, athées ou agnostiques. Tous y trouveront
matière à jubiler, à s'interroger, à
avancer ...
La réflexion sur la religion et l'Europe est
inépuisable. J'essaierai de le faire en le résumant en 3
interrogations :
1. L'Europe peut-elle se passer de religion ?
2. Est-ce que le Christianisme est la religion pour l'Europe ?
3. Sinon, quelle religion ?
L'EUROPE PEUT-ELLE SE PASSER DE RELIGION ?
(...) Pour introduire le thème d'une façon
brève et brutale, je raconterai une anecdote. Je me souviens de
ma stupéfaction en 1954, à l'Université hindoue de
Varanasi. Le professeur T.R.V. Murti, disparu aujourd'hui, mais
indiscutablement l'un des meilleurs philosophes de l'Inde
contemporaine, se défoula devant moi, après des heures de
discussion (parce qu'il faut graisser la machine). A moi, l'Indien (et
donc il était sans les complexes habituels quand on parle
à un occidental) mais prêtre catholique (et pour cela,
appartenant aux colonisateurs), il me révéla ce qu'il
n'avait jamais dit à aucun occidental mais qu'il gardait en lui
: pour lui, le prototype du chrétien était Adolphe
Hitler. Et quand j'eus fini de protester (plusieurs heures
passèrent), je commençai à voir que de son point
de vue il avait raison. Quand je lui disais qu'Hitler était un
mauvais chrétien, un mauvais catholique, un séminariste
frustré, un paranoïaque, un monstre, il me réfutait
en disant que si tout cela était exact, on l'aurait
enfermé dans un asile et il ne serait pas arrivé aussi
haut qu'il était arrivé. Et s'il n'y avait pas eu un
bouillon de culture en ce monde dans lequel Hitler touchait les fibres
les plus profondes et les plus inconscientes des chrétiens, il
n'aurait pas obtenu tant de popularité et ne serait
arrivé ni à l'antisémitisme ni à la guerre.
Hitler avait osé tirer les dernières conséquences
de l'absolutisme chrétien. Et, de fait, les églises
chrétiennes à peu d'exception près, ne le
critiquèrent pas trop. (...)
(...) L'Europe traditionnelle a été faite par
la religion et a été défaite aussi en grande
partie par la religion. Le christianisme a eu, en cela, un rôle
protagoniste. Il y a une Europe " chrétienne " qui s'est fait
depuis le IIIème siècle jusqu'au XIIème
siècle, une qui se défait depuis le XIIème
siècle et qui se refait au XVII/XVIIIème siècle
jusqu'à se défaire au XXème siècle, en
simplifiant beaucoup la chose.
Nous nous demandons alors : cette Europe actuelle qui est
l'Europe historique, sociologique, politique, commerçante,
économique, beaucoup plus que religieuse; cette Europe dont les
éternuements se sentent dans le monde entier, bien qu'elle ne
soit pas la première puissance mondiale; cette Europe, peut-elle
se passer de religion ? N'oublions pas que la force initiale qui nous
unit a été le charbon et l'acier : l'Europe des
commerçants. Cela a été la force motrice pour
construire l'Europe nouvelle. Cette Europe est l'Europe de la science
et de l'économie et non l'Europe de la religion. On peut donc
s'interroger : l'Europe a-t-elle besoin d'une religion ? On dirait que
la période religieuse est terminée (Auguste Comte, si
l'on veut) parce que l'Europe actuelle, la réelle et la vitale,
peut se faire sans religion.
(...) L'Europe peut-elle vivre sans religion ? Ma
réponse est clairement non. On invente des religions, on en
inventera d'autres. En fin de compte, les diverses idéologies
prennent un sens ultime et définitif, se convertissant ainsi en
religion, incluant ici des religions plus ou moins
sécularisées; Le fait est que sans cet Autre Facteur, qui
n'est pas inclus dans les données empiriques, les peuples ne
bougent pas et les ne hommes vivent guère. (...)
LE CHRISTIANISME EST-IL LA RELIGION POUR L'EUROPE ?
(...) Demandons-nous avec courage si le Christianisme n'a pas
épuisé son rôle historique. Les " retraites
stratégiques " ne nous convainquent plus beaucoup. Revaloriser
Jeanne d'Arc, Eckhart ou Galilée, avec des siècles de
retard, ou condamner les croisades et conquêtes après cinq
cents ans ou plus ne convainc pas trop. Bientôt on nous dira que
Giordano Bruno aussi fut brûlé par inadvertance, que tout
le reste a été fait par erreur, parce qu'il y avait de
mauvais cardinaux ou une sale politique au Vatican, ou tout ce que l'on
voudra. Est-ce suffisant, un " mea culpa " avec cinq cents ans de
retard ? On comprend la réaction de beaucoup de chrétiens
qui ne s'enthousiasment pas de la béatification de José
Maria Esquiva et qui n'ont pas trop confiance dans la
réhabilitation, dans quelques siècles, des Bermejo,
Curran, Fox, Boff ... (...)
On dirait que le Christianisme, ayant façonné
l'Europe et ses colonies, a donné d'elle-même tout ce
qu'elle pouvait donner et que cela s'achève. Le Christianisme
est un fait historique. Comme disent tous ceux qui ne le sont pas :
nous n'avons pas d'autres critères, ni sources de connaissance
pour savoir ce qu'est un chrétien, sinon ce que font les
chrétiens. " Par leurs fruits vous les reconnaîtrez ". De
ce point de vue, la grande idole qui avant 1914 était l'Europe
(et qui autorisait un Européen, du simple fait d'être
Européen, à entrer dans n'importe quel endroit de l'Inde
et qu'un lieu lui soit réservé), la " nouvelle Europe " a
perdu toute autorité. L'Occident n'a pas perdu son pouvoir mais
son autorité. On ne la respecte plus. On la craint. Avec elle on
signe des pactes, d'où les latins pragmatiques on sortit le mot
" pax ", à la différence des germains, pour qui Friede
(paix) est en lien avec Freund (ami) et Freiheit (liberté).
(…)
Certes, des prophètes et des saints ont lutté
à contre- courant et ont conservé un autre message
peut-être plus pur (c'est mon opinion).
LA CHRETIENTE EST-ELLE LA REPONSE POUR L'EUROPE ?
Non, elle ne l'est pas, non pas parce qu'il y a aussi des
athées, des musulmans, des juifs et bien d'autres, mais parce
que les Chrétiens mêmes ne prennent pas leur religion
très au sérieux. Si toutes les églises
disparaissent d'Europe, le cataclysme serait plus économique que
spirituel. La religion en Europe est devenue une chose privée et
secondaire. Il suffit de se pencher sur le monde islamique ou hindou
pour voir la différence. De fait, le Christianisme n'est plus la
religion de l'Europe. L'argent ou la technique comptent plus. Sans eux
l'Europe ne pourrait certainement pas vivre. Elle vit pratiquement sans
le Christianisme
L'Europe ne peut pas se passer de religion mais le
Christianisme n'est déjà plus la religion de l'Europe.
QUELLE RELIGION, ALORS ?
La situation pourrait se décrire par la voix du
poète Marcial : " nec tecum possum vivere nec sine te ". C'est
la situation de beaucoup de couples " (je ne puis vivre) ni avec toi ni
sans toi ". Quelle religiosité pouvons-nous prévoir qui
réponde à ce défi de la nouvelle Europe ? En nous
souvenant du poète latin, malgré notre réponse
négative à la deuxième question, l'Europe ne peut
pas se détacher du Christianisme, elle ne peut pas s'en
délier. L'Europe ne peut pas s'en défaire, elle est
possédée par ses archétypes les plus profonds.
(...)
La catégorie que je voudrais utiliser,
précisément à cause des archétypes
chrétiens qui nous ont été inculqués, c'est
la catégorie de " résurrection ". Ou peut-être un
autre mot, à propos plus académique et également
plus évangélique, et qui cause moins de discussion d'un
autre point de vue, à savoir le mot " metanoia ". " Metanoia "
non pas dans le sens de faire pénitence, se repentir, se
convertir, changer de vie. Il est très curieux de voir le
changement en ce sens-là dans les traductions des cent
dernières années. " Metanoia " j'aimerais
l'interpréter non comme un changement de mentalité (comme
on le traduit dernièrement) mais comme un dépassement du
mental, comme un dépassement de la réduction mentale dans
laquelle le Siècle des Lumières nous a fait tomber. Il
n'est pas question de mépriser le rationnel mais de faire un
saut plus haut que le mental, le rationnel, le rationalisme
cohérent, l'intelligible. La résurrection
chrétienne implique une nouvelle vie et pas seulement une
continuation de l'ancienne. La Résurrection du Christ ne veut
pas dire la prolongation du corps physiologique de Jésus de
Nazareth. (...)
La religiosité dont l'Europe a besoin est une
religiosité plus évangélique, plus
oecuménique et plus mystique. Je le dirai très
brièvement :
a) Une religiosité plus " évangélique ",
dans le sens plus littéral de ce mot, dans le sens du Sermon sur
la Montagne, ce qui veut dire plus humble et moins
institutionnalisée, ce qui veut dire avec plus de confiance en
l'Esprit Saint et plus disposée à contempler les lys et
les moineaux et ne pas les mettre en cage et leur briser la vie.
Evangile veut dire annonce, c'est-à-dire découverte
joyeuse. Le message n'est pas ainsi jusqu'à ce que je le
découvre moi-même. La Sagesse c'est la joie du
savoir-vivre.. (...) Il n'est pas question de faire du Sermon sur la
Montagne un manifeste bucolique ou utopique. C'est quelque chose de
plus profond. Il s'agit d'un changement radical de culture : ni
l'agriculture du passé ni la techni-culture du présent
mais la culture de l'esprit, la résonance de l'homme et de toute
la réalité cosmothéandrique (NDLR : dans le
langage de Panikkar, l'imbrication cosmos-Dieu-homme).
Les religions ont toujours été à la base
d'une nouvelle culture, d'un nouveau changement de civilisation. Nous
nous trouvons à un moment de mutation de l'humanité. Sans
une nouvelle et authentique religiosité, la force d'inertie nous
entraîne à la catastrophe. Je veux dire qu'il s'agit de
continuer la tradition mais sans la répéter et en la
créant de nouveau, et d'une forme inédite, par ce
processus que j'ai appelé résurrection. Le vieil homme ne
ressuscite pas. Christ est Jésus ressuscité et non par la
continuation physiologique du fils de Marie. Il n'est pas question de
revenir au Moyen-Age ni, uniquement, à ce qu'on appelle " le
Christianisme primitif ". Si le Christianisme ne sait pas ressusciter,
il restera bien mort.
b) Une religiosité plus " oecuménique ".
L'oecuménisme veut dire bien des choses. On n'a pas le monopole
des mots mais je voudrais utiliser celui-ci dans un sens plus
féminin que masculin, beaucoup plus féminin que masculin,
beaucoup plus passif qu'actif. Oecuménisme ne veut pas dire
tellement que j'aille vers les autres, que je m'intéresse
à eux, que nous dialoguions en terrain neutre (tout cela est
nécessaire), que les accueillir chez moi, aussi bien ceux qui
croient comme ceux qui ne croient pas, que je m'expose au danger
d'être envahi, d'être influencé, avec même le
risque d'être violé, c'est-à-dire de changer. Me
changer, moi, en m'ouvrant aux autres. Dans ce sens de se laisser
influencer et féconder : je renonce à moi-même et
je me surpasse; le Christianisme renonce à lui-même et
ressuscite. Renoncer, c'est surpasser la célèbre
universalité du Christianisme et de la religion
chrétienne.
Si nous perdons le sens de la qualité des choses et
que nous nous réfugions uniquement dans la vision quantitative
interprétant quantitativement l'universel, alors arrivent toutes
les difficultés théologiques et les désastres
politiques. Si nous ne savons pas percevoir et voir le sens
d'unité des choses, si pour moi un ami n'est pas unique ou une
religion n'est pas unique ou un fils n'est pas unique ou une patrie
n'est pas unique, je perds le sens de l'unicité de chaque chose,
que, seulement, on acquiert quand la connaissance va
intrinsèquement unie à l'amour.. Personne ne veut changer
son fils pour un autre, même si cet autre est plus beau, meilleur
ou plus riche, parce que chacun aime son fils. Je désire la
beauté de l'un, la bonté des autres, la rapidité
du troisième, mais tout cela, je le veux pour mon fils pas pour
un autre, cela n'aurait aucun sens.
Une religion beaucoup plus oecuménique. Et dans ce cas
le problème n'est pas les musulmans ou les orthodoxes, les uns
ou les autres. Le problème est jouir de l'arc en ciel et voir
que sans le vert, il n'y a pas de rouge et sans rouge il n'y a pas de
vert, que chaque couleur est unique et il n'y a aucun spectateur
dehors, pour pouvoir voir les choses sans être lui-même
installé quelque part. C'est le Siècle des
Lumières qui crut que l'homme, du tribunal de la " Raison "
pouvait juger toutes les religions. Ainsi est né la discipline
des religions comparées, quand on a cru qu'il y a avait un
tribunal présidé par la Déesse Raison qui se
trouvait au-dessus de toutes les religions et qu'elle pouvait les juger
et les classer. Dans la vie il y a des choses qui ne sont pas
classables. (...)
La religiosité ne s'épuise pas en une seule
religion et chaque religion sera plus elle-même quand elle
développera mieux sa " personnalité ". La religion est
éminemment personnelle (ce qui ne veut pas dire individuelle) et
on ne peut pas la comparer à l'appartenance à un club ni
même à un Etat. On n'est pas catholique parce qu'on
sympathise avec le Pape règnant (quel qu'il soit) ou musulman
parce qu'on suit Khomeini (ou qui que ce soit) ou juif parce que l'on
croit en l'Etat d'Israël. (...) Mais quand il s'agit de religion,
de religiosité, je participe aux autres depuis la mienne, par
acceptation profonde de la diversité, parce que je me rends
compte que la diversité est la forme même de
l'universalité. Nicolas de Cuse parle d'une seule religion avec
diversité de rites : " religio una in rituum varietate ".
Une religiosité oecuménique ne veut pas dire
plus éclectique mais plus profonde. Dans ce sens
l'universalité n'est pas un fait quantitatif, ni
géographique ni seulement culturel mais c'est l'expression de
l'unicité de ce que chacun découvre. Pour le dire d'une
manière sociologique, voyons les gens qui font ce commentaire :
" Ces pauvres Indiens comment peuvent-ils supporter la vie ? Je ne
supporterai pas leur situation même pas cinq minutes. Je ferais
la révolution ". Evidemment, si les Indiens se convertissaient
demain au Christianisme occidental de mon interlocuteur,
après-demain la moitié se serait suicidée. Si,
demain, ils adoptaient la forme de conscience occidentale,
après-demain, ils ne supporteraient plus le poids de leur
existence. Mais inversément, si tous les Européens se
convertissaient à l'Hindouisme, après-demain la
moitié se suiciderait. Ils se rendraient compte qu'ils sont
esclaves, qu'ils n'ont plus le temps pour rien, que seulement ils
mangent des protéines et ne jouent pas, qu'ils font seulement
l'amour mais n'aiment pas, que beaucoup vivent accablés par
l'instant, pour se diriger vers autre chose. La vie leur serait si
impossible dans ces jungles de ciment qui sont plus mauvaises que
n'importe quelles jungles vertes, plus terrifiantes. Ils se rendraient
compte de cela et ils tomberaient dans une dépression sans
espoir.
Que veut dire tout ceci ? Qu'une chose est meilleure qu'une
autre ? D'aucune manière. Critiquons ces occidentaux si
satisfaits avec leur voiture, leurs machines, avec un whisky de plus
qui leur adoucit la vie. Mais critiquons également ces orientaux
qui ont l'air de ne pas avoir d'initiatives, qui se résignent
à l'injustice et qui, même ne la voient pas. Ce n'est pas
que nous soyons inférieurs. Je veux dire simplement que nous
avons à apprendre les uns des autres, à dialoguer,
à nous corriger et tendre vers ce que nous appelons la
fécondité mutuelle. L'oecuménisme veut dire
précisément ne pas se fermer d'aucun côté.
Et que l'on me pardonne la cliché simplificateur de l'exemple.
c) Une religiosité plus mystique. Je ne parle pas d'un
mysticisme mystificateur mais d'une troisième dimension
existante dans les choses et dans l'homme : je parle du "
troisième oeil " comme disent les victoriens. Je parle de
l'expérience, de la perte de la peur, parce que ma vie se vit
à chaque instant dans toute sa plénitude. J'ai
cité quelque fois Siméon le Nouveau Théologien,
qui affirme que celui qui ne vit pas maintenant la vie
éternelle, ne la vivra pas non plus après. Ceci est
l'expérience pascale. C'est-à-dire le lendemain ne me
préoccupe pas parce que j'ai déjà vu la
réalité. (...)
Un mysticisme qui découvre le sens de la vie ne se
rencontre pas à la fin de celle-ci mais dans la vie même.
Un de mes amis hindou disait d'une jolie façon : " Direz-vous,
alors, que le sens d'une symphonie de Beethoven se trouve dans l'ultime
" finale " et que tout le reste est en fonction de cette finale ? ". Eh
bien non, c'est chaque moment qui a sa beauté et porte son sens.
Ceci est le surpassement du temps : chaque moment est unique. Les
moments " tempiternels " (NDLR : dans le langage de Panikkar : cette
contraction de " temps " et " éternité " signifie que
tout instant peut avoir un gpût d'éternité)
dirais-je.
Une religiosité mystique qui vit dans
l'espérance réelle parce qu'elle a fait
l'expérience que l'espérance n'est pas de l'ordre du
futur : elle est de l'ordre de l'invisible.
L'espérance nous fait vivre cette autre dimension et
nous permet alors de vivre en paix. C'est cela le " me merimnate " du
Christ : " Ne vous préoccupez pas ", ne vous creusez pas la
tête, ne souffrez pas, vivez avec plénitude plus "
eudenomique ", plus joyeuse, plus profonde.
(...) Une religiosité mystique qui a
dépassé le mental voit les choses " sub specie
aeternitatis ", mais elle a aussi une conscience pratique
immédiate : la politique; Non seulement parce qu'elle a perdu la
peur de l'action mais parce que c'est dans l'action que la vie mystique
se cultive, se fait, croît et rencontre son critère
d'authenticité. Le mystique trouve son critère
d'authencité dans l'engagement politique (social, si on veut).
(...) Nous devons dépasser les cloisons
étanches et la schizophrénie culturelle selon lesquelles
la religion est une chose et la politique en est une autre. Comme si
elles étaient deux mondes séparés et
séparables. Distinction intellectuelle n'est pas synonyme de
séparation existentielle. La religiosité mystique
pénètre toute l'activité humaine et ne
considère rien comme extérieur à elle. La
dimension mystique est en toutes choses. Si nous perdons le sens de la
religiosité mystique, alors, la politique se fausse, elle n'a
pas le vrai sens de la " polis ", le sens de la " ecclesia " (qui est
la même chose), le sens de la pleine réalisation de la vie
humaine. (...)
Je me souviens de nouveau de cette phrase déjà
citée de Siméon, le Nouveau Théologien " celui qui
ne vit pas dès ici-bas la plénitude de la vie, qu'il dise
adieu à la vie éternelle ". Et cette plénitude de
la vie implique ceci, disons-le " se salir les mains " car ce n'est pas
vraiment se les salir mais, au contraire, les affiner, les
entraîner à les faire fonctionner dans l'activité
de la " polis " (de la cité).
Pour terminer, (...) " la religion est indispensable " parce
que c'est l'âme de tout peuple, de toute civilisation, pour le
meilleur et pour le pire. Cela a toujours été.
Le projet " restaurationiste " (revenir à la
chrétienté) n'est pas viable d'un point de vue
historico-européen ni d'un point de vue de réflexion
interne théologico-chrétienne.
Ce qui est impératif, c'est une résurrection.
(...) Ce qui manque maintenant, c'est une résurrection en une
nouvelle vie qui commence en nous. (...) Il s'agit d'une
transformation. Et cela est l'oeuvre de l'Esprit Saint. " Hommes de
Galilée, que faites-vous à regarder le ciel ? N'ayez pas
peur ! "
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