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"Pourquoi
vous, les Mzungu (les blancs),
vous n'essayez pas de comprendre les esprits
des Africains plus que leur capacité de travailler?
Vous ne comprenez pas que vos mots n'appartiennent
pas à nos esprits"
Mukahamubwatu - villageoise Mapanza, Zambia
L'Alliance pour un Monde Responsable et
Solidaire vise à mobiliser des êtres humains de tous les
coins du monde afin de réfléchir et d'agir ensemble "pour
que le 21ème siècle soit vivable dans le respect de la
diversité des peuples et dans celui des grands équilibres
écologiques planétaires" (Proposition pour l'organisation
de la voie sectorielle et des chantiers thématiques du 13/12/95).
"Nous vivons, dans la plupart des pays, une crise de valeurs. Face
à cette crise et aux angoisses collectives qui en
résultent, il faut (...) rechercher ensemble, enrichis de nos
différences, les valeurs, les systèmes de pensée,
les modes de représentation du monde adaptés aux
défis de demain, chacun acceptant d'être transformé
au contact des autres" (idem, p.9).
La Plate-forme et les textes successifs de
l'Alliance ont su inspirer de l'enthousiasme chez un grand nombre de
personnes d'horizons très divers. Cependant, l'Alliance ne se
veut pas seulement un mouvement mondial de gens animés par une
idée : “ il ne suffit pas d'identifier les valeurs de
demain. Il faut aussi définir des stratégies
d'évolution de tout ce qui contribue à façonner et
transmettre les valeurs et les représentations ... ”
(idem, p. 9).
L'Alliance vise donc à la mobilisation
d'idées concernant la mise en oeuvre de transformations sur le
plan social, économique, politique et environnemental. Il s'agit
de "faire émerger quelques valeurs communes à toute
l'humanité, pouvant servir de socle explicite à une
gestion collective de la planète pour le prochain
siècle". La Plateforme énonce, pour sa part, 7 grands
principes : “ de sauvegarde, d'humanité, de
responsabilité, de modération, de prudence, de
diversité et de citoyenneté ”. Mais elle
ajoute à juste titre que "de nombreux autres efforts vont dans
le même sens" (idem, p.9). On pourrait y ajouter par exemple:
démocratie, développement, dignité, respect,
solidarité et --pourquoi pas--
“ alliances ”. Détecter ces notions
“ communes ” est important, car elles pourraient
en effet s'avérer être des signes avant-coureurs d'un
changement de paradigme.
C'est précisément à ce
stade-ci de l'enthousiasme devant les "quelques valeurs communes
à toute l'humanité" qu'il faut être vigilant. Dans
la communication internationale, l'usage 'commun' de quelques langues
(prédominamment l'anglais, le français et à un
degré moindre l'espagnol) voile le fait que la communication
entre des représentants de "toute l'humanité" est par
définition inter-culturelle, c.à.d. habitée par la
présence invisible de représentations et de valeurs
associées aux notions (concepts, principes, idées de
base, visions du monde, etc.) énoncées. Les
interprétations culturelles de ces notions sont sous-jacentes et
rarement rendues explicites dans des rencontres ou négociations
internationales.
“ Le droit à la différence ” est
généralement reconnu, mais peu nombreux sont ceux qui
font l'effort de préciser en quoi ces différences
consistent réellement.
Le manque d'écoute et d'attention
à ces différences voilées peuvent être
sources de maints malentendus culturels. Ceux-ci sont implicitement
présents à tous les niveaux de communication entre
personnes utilisant des langues différentes. Ils se manifestent
surtout quand il s'agit de mettre en oeuvre, dans des pratiques
concrètes, les “ principes ” convenus ,
que ces pratiques s'appliquent au social, à l'économique,
au politique, ou au religieux.
Exemples
:
* Pendant une conversation d'Edith au Maroc avec un homme
arabe à propos de l'Alliance, le Marocain dit : "J'aime bien
l'idée de base de cette Alliance. Mais y souscrire, ça
pose quandmême problème. Ces notions de
responsabilité et de solidarité, ça ne passe pas
très bien ici. Prenons l'idée de
“ responsabilité ” : quand je laisse
tomber ce verre que je tiens dans ma main , je ne dirais pas dans ma
langue "Je suis désolé, j'ai laissé tomber un
verre", je dirais : "Un verre s'est cassé". C'est que nous
n'aimons pas tellement cette idée de responsabilité
individuelle. Et même l'idée de responsabilité
civique ou de citoyenneté, c'est très occidental, vous
savez, très occidental. Ce que les gens chez nous comprennent
très bien, c'est la notion de loyauté, mais
alors-là, c'est autre chose ! Et la notion de solidarité
? Pour nous, c'est associé plutôt au Jihad, la guerre
sainte musulmane!
* Yu Shuo raconte ses difficultés linguistiques,
sociales et politiques à traduire la Plateforme en langue
chinoise (le Mandarin). Pour commencer, elle s'est heurtée au
concept le monde : cette notion évoque en premier lieu la Chine
située au centre de la terre. (Tout le reste constitue les lieux
où vivent “ les barbares ”). Yu Shuo, en
traduisant la Plateforme de l'Alliance, a dû choisir une autre
notion qui est écrite en deux caractères signifiant le
temps (shi qui est composé du passé, présent et
futur) et l'espace (jie les limites de l'espace : Est, Ouest, Nord,
Sud) : shi jie signifie le monde humain et géographique.
Pour alliance elle a choisi le mot lian meng : lian signifie un
ensemble de (p.ex. dix foyers valent un lian, mais dix rues valent
aussi un lian) et meng veut dire prêter serment au temple en
sacrifiant un animal. Lian meng réfère aujourd'hui
à des associations politiques ou militaires (!).
La notion de responsabilité (ze ren) reflète la nature
typiquement paradoxale de la pensée chinoise. Elle
réfère d'une part aux détenteurs de pouvoir qui
d'office sont censés être responsables, tandis que les
autres êtres humains en tant qu'individus ne le sont pas. Ils
n'ont qu'à obéir au chef. Le refus de se responsabiliser
individuellement se manifeste aussi par le fait qu'un individu ne met
pas volontiers sa signature sous un contrat, une Charte (ou un texte
tel que la Plate-forme....). C'est trop dangereux ! On
préfère le sceau qui est neutre.
D'autre part, la notion de responsabilité réfère
aussi à un principe moral qui dit que tout le monde est
responsable de tout le monde sous le ciel. Cependant, pour autant qu'on
pratique ce principe moral (p.ex. en venant au secours de personnes
inconnues dans une maison en feu), ce n'est pas par un sentiment
d'obligation morale, mais pour manifester publiquement sa bonté,
pour ne pas perdre la face, pour ne pas avoir honte. Cette
responsabilité-là ne se pratiquerait jamais
vis-à-vis des personnes qui sont loin.
La notion de solidarité (xie li = aider son chef) évoque
en Chine des souvenirs de la solidarité forcée au nom de
l'idéologie communiste. Expérience pénible... Si,
dans la culture occidentale, les principes moraux de
responsabilité et de solidarité sont liés à
la notion de culpabilité en Chine les principes moraux sont
plutôt inspirés par la notion de honte. Cette
différence culturelle mène à des pratiques
différentes.
* Nadia Leïla Aïssaoui (Algérie) remarque
que les traductions faites jusqu'à présent de la
Plate-forme Pour un Monde Responsable et Solidaire se sont
limitées à une reprise littérale des termes et une
traduction mot à mot. Rien que la première phrase du
texte risque de désintéresser complètement les
lecteurs arabes : "Si nos sociétés continuent encore
longtemps à fonctionner et à se développer comme
elles le font, l'humanité va finir par se détruire. Nous
rejetons cette perspective". Pour les lecteurs en langue arabe les mots
"nos sociétés" ne réfèrent qu'aux
sociétés dont on se sent proche culturellement et non
point à toutes les sociétés de la planète.
Dans les langues européennes, le terme développement ne
réfère plus uniquement à une idée de
progrès bénéfique, mais en est arrivé
à inclure également toutes les conséquences de
l'industrialisation pour l'environnement et la
désintégration sociale. En langue arabe, par contre, le
terme se développer (noumou) a toujours la connotation
très positive d'épanouissement (nathj), de maturation
(des plantes et des individus), d'amélioration, d'ouverture et
de diffusion. Il est difficile dans ce cas d'approuver la
première phrase de la Plate-forme, car elle inclut
d'emblée un non-sens. Nos sociétés (arabes)
n'aspirent qu'à s'épanouir sans pour autant avoir le
sentiment que cela finirait par la destruction de l'humanité !
Comment accepter que son propre épanouissement soit une menace
à ce point globale ?
* Une investigation en cours, menée par
Edith sur l'existence et l'interprétation de principes
fondateurs liés à l'idée de développement,
a révélé que, dans beaucoup de langues
non-occidentales, des notions qui justifient l'idée du
développement comme progrès, émancipation,
pauvreté, justice, solidarité, droits, etc. ou bien
n'existent pas du tout ou bien sont représentées de
façons bien différentes de celles du
“ Nord ”.
La notion de solidarité p.ex. existe en Afrique, mais n'est
point associée à un choix libre. La solidarité y
est une donnée, une obligation basée sur l'appartenance
à un groupe. Elle est liée à des relations avec
des personnes qu'on peut identifier. En Europe, au contraire, on peut
décider de vouloir (ou de ne pas vouloir) être solidaire
avec des personnes que l'on ne connaît pas (p. ex. les
Comités de solidarité avec des indigènes
opprimés au Guatamala).
Ces exemples démontrent au moins quatre choses
d'importance vitale pour la dynamique de l'Alliance :
1. Une mise en garde quant aux pièges
culturels de la traduction d'un texte de base qui se veut "un point de
départ acceptable pour une grande diversité de milieux et
de sociétés" (voir texte L'Implication de la FPH dans le
développement de l'Alliance, 13/11/96, p. 4).
La Plate-forme de l'Alliance est issue d'une
façon prédominamment occidentale de percevoir et de
concevoir la réalité et d'y donner des mots (le texte de
départ était écrit en français et puis
traduit dans une vingtaine d'autres langues, dans certains cas sur base
de la traduction anglaise). Les traducteurs étaient contraints
de suivre les textes français et anglais de la Plate-forme. Mais
les mots contiennent aussi tout un contexte culturel de valeurs et de
représentations ! Rien qu'en facilitant l'explicitation des
difficultés rencontrées par les traducteurs/trices, les
solutions trouvées et (surtout) les connotations culturelles de
celles-ci, nous créerions un dialogue fascinant et tout à
fait pertinent entre les visions du monde présentes au sein de
l'Alliance.
2. La nécessité d'ouvrir un
processus d'enrichissement et d'actualisation culturels de la
Plate-forme :
Toutefois le dialogue (visé sous 1.) ne doit pas se restreindre
à une démarche à sens unique : du texte de
départ vers d'autres langues (= contextes culturels). Il doit
être enrichi par une démarche en sens inverse aussi : des
autres contextes culturels vers le texte de départ.
Ce processus peut être entamé d'une façon toute
concrète : inviter les signataires de la Plate-forme à
actualiser celle-ci, non en la remplaçant ou en la
ré-écrivant, mais en l'enrichissant des notions
chères à leurs cultures respectives et qui expriment des
valeurs pertinentes pour leurs sociétés. (P.ex. le
concept chinois du Yin Yang, la notion hindoue de ahimsa, le
précepte bouddhiste de metta sutta, la pratique
zimbabwéenne de amalima, la signification de makaginhawa aux
Philippines, la signification multiple de Al-Rahman dans la culture
musulmane, etc.
Cette démarche invite à une
vraie écoute inter-culturelle .... Sinon, l'Alliance risque
d'animer une danse autour de la Tour de Babel ...
La première contribution à
écrire par les traductrices/teurs de la Plate-forme et d'autres
Allié(e)s intéressé(e)s traitera des questions
suivantes :
* Pour les traductrices/teurs :
1. En traduisant le texte de la Plate-forme, quelles étaient les
notions qui vous ont posé problème du point de vue
culturel ? Pourquoi ?
2. Quelles solutions avez-vous trouvées (quelles notions,
concepts, principes de base, etc.) ?
3. Que signifient ces notions dans votre langue ?
4. Qu'impliquent-elles, chez vous, dans les pratiques quotidiennes ?
5. Quelles notions chères à votre culture et exprimant
des valeurs pertinentes pour votre société mettriez-vous
dans un texte international qui vise à mobiliser les gens pour
créer un monde meilleur? Expliquez-en la signification
étymologique et culturelle.
* Pour les autres Participant(e)s :
1. En lisant la Plate-forme dans votre propre langue, quelles notions
vous posent probème du point de vue culturel ? Pourquoi ?
2. Quelles notions chères à votre culture et exprimant
des valeurs pertinentes pour votre société mettriez-vous
dans un texte international qui vise à mobiliser les gens pour
créer un monde meilleur ?
3. Que signifient ces notions dans votre langue ?
4. Qu'impliquent-elles, chez vous, dans les pratiques quotidiennes ?
Ce programme du Réseau Cultures-Europe
est une contribution au chantier thématique :
“ Evolution des systèmes de valeurs et de
représentations ”.
Edith Sizoo
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