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POUR UNE APPROCHE PLUS YIN D’UNE MODERNITE TROP YANG


            La transformation qui ressort le plus clairement de nos travaux est celle d’un regain de « yin » dans un monde où la culture dominante est décidément trop « yang ». La modernité occidentale en est largement pénétrée et, par voie de conséquence, notre organisation économique et notre coopération au développement. Même certains courants du féminisme semblent entachés de ce caractère masculin, agressif, qui caractérise la pensée « yang », orientée plutot vers l’extérieur que vers l’intérieur. Que nous semble renfermer une approche plus « yin » de la société, de l’économie, du développement et même des relations hommes-femmes ?

            Le concept extrêmement complexe du yin-yang est issu de la philosophie chinoise . Une première idée de base en est qu’il existe des éléments en apparence opposés : ténèbres-lumière, gauche-droite, humide-sec, matière-énergie, froid-chaud, passif-actif, tradition-progrès, statique-dynamique, faible-fort, féminin-masculin, etc. En réalité ces éléments ne se trouvent pas en opposition ni séparés l’un de l’autre. Au contraire, il s’agit de forces qui ne peuvent exister l’une sans l’autre; plus, elles sont présentes l’une dans l’autre : le point yin dans le yang et le point yang dans le yin. C’est précisément cette présence-là qui est la condition même de l’interaction entre les deux. Cependant celle-ci ne peut être féconde que si le rapport de force entre les deux est équilibré.

            Une deuxième idée principale liée à la première est que les forces en question, quoiqu’elles soient de nature opposée, ne sont pas placées dans un ordre hiérarchique. La raison ne prime donc pas sur l’intuition, ni le fort sur le faible , ni l’actif sur le passif, ni l’action sur la réceptivité, etc. Ainsi les mots-clés de cette approche sont équilibre et interconnexion entre des forces nécessairement différentes mais de valeurs égales.

            Nos travaux de réflexion commune avec quinze femmes et quinze hommes (issus de cultures et continents différents) sur les implications de cette notion pour les grandes disparités qui posent problème dans notre monde, nous a montré combien le concept yin-yang est fructueux. Il nous a aidés à voir clairement comment aborder les disparités de façon plus respectueuse et non réduite aux oppositions que chérit la pensée dichotomique. Cette approche s’applique notamment aux relations femmes-hommes, personne-société, tradition–modernité, pauvres-riches, êtres humains- nature.

            Nous avons mieux compris qu’il s’agit en premier lieu de reconnaître en soi-même la lumière et les ténèbres, et ensuite de reconnaître l’autre en soi-même, la société en la personne, la tradition dans la modernité, la richesse dans la pauvreté, et vice versa. En outre, nous avons découvert, et cela est plus important, qu’il y a lieu de les interconnecter pour qu’une interaction créatrice soit engendrée.

 

            Une approche yin-yang implique notamment des efforts d’équilibrage : 

            *  Il y a lieu de dé-monopoliser et de dé-diaboliser le débat sur l’égalité entre femmes et hommes, trop longtemps dominé par des femmes , en particulier celles qui ont bénéficié d’une éducation supérieure.  Hommes et femmes doivent faire face tou(te)s les deux à leur part ténébreuse. Les hommes gagneraient à composer avec leur peur de la séparation du féminin, et les femmes avec leur peur de perte de connexion. Les hommes devraient laisser s’éblouir le féminin en eux et les femmes devraient apprendre à mieux gérer le masculin en elles-mêmes. Et si hommes et femmes découvraient ensemble ce qui les unit au delà du masculin-féminin...? 

            *  Le temps investi dans le travail « productif » et le temps nécessaire pour prendre soin des enfants, des personnes âgées, et de la convivialité doivent être appréciés (et rémunérés!) de façon équilibrée. La notion de « travail » même gagnerait à être moins déterminée par l’argent et plus par la créativité. 

            *  Sur le plan politique il s’agirait de chercher un équilibre entre  le pouvoir-contrôle et le pouvoir-service. 

            *  La relation entre pays « pauvres » et pays « riches » ne serait plus uniquement déterminée par la disparité dans le domaine de l’avoir matériel, mais également par ce qui fait la richesse d’être : les valeurs éthiques, la compassion, le bonheur, la convivialité, l’emploi du temps. 

            *  Les institutions religieuses gagneraient à être moins préoccupées par des interprétations et des attitudes qui séparent les êtres humains et plus par ce qui les unit : l ’enchantement devant la merveille et le mystère qu’est la Vie. 

            *  Les dégâts écologiques ne doivent plus être vus comme des problèmes relevant de la technologie, mais comme un déséquilibre dans la relation entre homme et nature. L’enjeu serait de changer le comportement de l’homme-dominateur de la nature, abordée comme un objet-à-exploiter. Il s’agit de cultiver une relation d’éveil, (« mindfulness ») dans le sens bouddhiste, de compassion, de tendresse, de réciprocité et de complémentarité. Chaque intervention humaine dans la nature serait équilibrée par la question (suivie d’action!) : qu’est-ce que la nature reçoit en retour ?

 

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