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S’il est un sujet
qui sous-tend l’ensemble de nos travaux, sans exception,
c’est celui de la dimension profonde, invisible des choses. Elle
relève de la spiritualité. Celle-ci n’est
évidemment pas l’apanage des religions.
L’athéisme aura, selon Edgar Morin, à
développer un néo-athéisme qui sache
fréquenter les mythes, les symboles, les archétypes afin
de se ressourcer et d’aborder les questions de sens autrement que
par la raison pratique. S’étant
auto-idôlatrée, celle-ci tourne à
l’absurde par cette perversion de sens mentionnée
ci-dessus.
Trois grandes valeurs modernes demandent
aujourd’hui d’être revisitées : la raison, la
liberté et la maîtrise de la nature. Sans
spiritualité, elles sont mortifères.
* Une intelligence cordiale
La raison ne rend pas compte de tout le
réel. L’intelligence doit descendre du cerveau vers le
coeur, disaient les Anciens. Notre intelligence, fondée depuis
quelques siècles sur la distanciation entre le sujet et
l’objet, sur l’objectivité dépourvue
d’émotion, gagnera à redevenir cordiale et
empathique sans perdre pour autant son acuité.
Nombreuses sont les victimes du
“ développement ” qui mettent en question
non seulement la raison dépourvue de compassion mais encore la
politique dépourvue d’éthique et les
stratégies économiques et sociales qui ignorent le visage
des femmes et des hommes qu’elles affectent.
“ Le visage rompt le système ” disait
Emmanuel Lévinas. L’Occident a idolâtré la
raison pour en faire une machine à justifier n’importe
quelle ambition. D’un pouvoir d’interrogation sur le sens
de l’existence et les fins de l’homme, la raison a souvent
été réduite à une simple faculté de
coordination entre les moyens et les fins. La raison propagée
par les Lumières s’accompagne d’un processus de
déshumanisation, disait déjà en 1946 Max
Horckheimer. La néo-barbarie qui guette le monde moderne est
liée à cet “ homme
unidimensionnel ” coupé du coeur et du corps.
Pragmatisme, néo-positivisme, scientisme, ces traits de la
société industrielle sont tous liés à
l’inflation de la raison utilitaire aux dépens de
l’homme et d’une intelligence plus sage et, une fois
encore, mieux enracinée dans une culture et une
spiritualité qui seules peuvent assigner à la raison ses
limites et sa juste fonction.
St Grégoire de Nysse, Père de
l’Eglise grec (4è s.) met en garde ses contemporains
séduits par la raison hellénique : “ Les
concepts créent les idoles. L’étonnement seul
saisit quelque chose ”. Phrase étonnemment
prophétique ... De nombreux maîtres modernes y font
écho. C’est, par exemple, Claude Lévi-Strauss qui
affirmait récemment que les sciences sociales ne sont des
sciences que par une flatteuse imposture ”. Il est piquant
d’entendre le père du structuralisme - discipline à
ambition scientifique s’il en est ! - faire preuve d’une
telle humilité, de tant de lucidité face aux ambitions
objectivantes et déterministes des disciplines telles que la
sociologie, les sciences politiques, la psychologie,
l’économie et l’anthropologie qui ont souvent
castré l’homme de sa véritable profondeur. Pour
l’Orient hindou, celle-ci serait
“ cosmothéandrique ”, l’être
humain participant du cosmos et du divin. Pour les philosophes
religieux russes, elle est
“ théandrique ”, divino-humaine.
C’est cette dimension-là qui permettra à la
raison de refuser l’objectivation de l’homme, sa
réduction à une parcelle de matière
déterminée par les lois mécanistes de la
causalité.
Si en l’homme (et d’ailleurs en
toute chose animée ou inanimée), nous ne recherchons que
l’objet, nous trouvons l’absurde. “ Alors tout
est radicalement mort, et le monde et l’homme, et
Dieu. ” Ignace Hazim, ce chrétien arabe, exprime
ainsi la grande intuition des cultures du tiers-monde et de
l’Occident pré-moderne. Le vrai développement
s’appelle peut-être “ metanoia ”
(retournement, conversion) ou “ islam ”
(soumission) ou “ détachement ” ou
harmonie avec l’ordre cosmique. L’homme a certes besoin de
manger à sa faim mais “ il ne vit pas que de
pain ”. Il a faim aussi de respect, de beauté et
d’infini. Il a faim de sens car l’acculturation a
sapé ses fondements. Ces faims-là sont des
“ besoins humains fondamentaux ” que la raison
utilitaire et les libertés modernes ne peuvent offrir. Ils ne
figurent pas parmi les paramètres des experts internationaux !
* La liberté pour devenir
soi-même
La liberté, ce grand projet
émancipateur des Lumières et de 1789 vaut-elle en soi,
coupée de sens ultime, déracinée d’une
culture et d’une spiritualité qui puissent
l’orienter ? Que vaut la liberté du consommateur de
super-marché, balloté dans la sarabande de ses envies,
continuellement stimulées par une publicité qui le trompe
en confondant ses désirs d’amour, d’estime de soi et
de sécurité avec des besoins matériels et des
objets qui ne sauraient le satisfaire pleinement? Cette
publicité de plus en plus raffinée ne répond
elle-même qu’à des impératifs
économiques. Que vaut la liberté quand elle se
réduit à une succession insensée de choix
ponctuels ?
Affirmons certes la liberté comme la
grande faculté de l’homme, son bien le plus
précieux, mais alors aux fins de répondre à sa
vocation la plus haute : devenir soi-même. Heidegger le dit
quelque part : la vraie liberté s’identifie avec la
vérité de l’homme, elle est dans la
coïncidence de son existence concrète et de sa vocation.
Sans terre meuble et fertile, sans profondeur de terre, la semence de
liberté peut-elle lever et donner du fruit ? Il n’y a pas
de liberté sans intériorité et sans
auto-limitation. Pas de libération sans sagesse, pas de lutte
d’émancipation sociale sans contemplation. De cela aussi
témoignent les Mahatma Gandhi, les Helder Camara, les
“ pauvres ” du tiers-monde qui revèlent
à l’homme occidental l’importance d’une
spiritualité qui est venue à lui manquer depuis
qu’une modernité scientiste l’a coupé de ses
racines profondes.Interrogé sur les conséquences
bienfaisantes de la liberté enfin recouvrée dans son pays
natal, Alexandre Soljenitsyne ne s’y trompe pas : “ La
démocratie occidentale originale était nourrie (...) mais
ces fondements spirituels se sont peu à peu
éventés. Si une nation a épuisé ses forces
spirituelles, le meilleur système étatique ne la sauvera
pas de la mort, ni n’importe quel développement industriel
: un arbre ne tient pas debout avec un coeur pourri (...). La
liberté humaine implique l’auto-limitation naturelle au
profit des autres ”.
* La nature: maîtrise ou communion
?
Pour René Descartes, la vocation de
l’homme, c’est la maîtrise de la nature. Certes, une
certaine maîtrise de la nature est nécessaire voire
même vitale, mais notre récente conscience
écologique ne nous enseigne-t-elle pas que cette maîtrise
doit d’urgence s’inscrire à l’intérieur
des limites d’une sagesse auto-limitatrice, bien
étrangère à l’ambition
prométhéenne de l’Occident moderne ?
Le sens de la communion avec la nature qui
caractérise d’autres peuples n’offre-t-il pas au
progrès occidental son complément indispensable ?
Beaucoup estiment que la survie de notre fragile planète en
dépend. Que l’on songe à l’approche holiste
de la terre propre aux Amérindiens, au sens de la nature et du
juste milieu propre aux Bouddhistes ! Que l’on songe aux
civilisations négro-africaines pour lesquelles sont
habités la terre, les rivières et les arbres, aux
Taoïstes qui célèbrent avec tant de bonheur
l’harmonie de la nature. Que l’on songe aussi à
l’Occident prémoderne, celui que semble oublier les
protagonistes de la “ mission civilisatrice ”
occidentale. Il est important de se rappeler que l’Occident et sa
religion n’ont pas toujours eu ce penchant dominateur envers la
nature. Avant sa “ sécession ”
d’avec les autres sagesses du monde et d’avec son propre
passé, l’Occident était plus sage ! Songeons
à François d’Assise, à Hildegarde de Bingen,
Maître Eckhart. La tradition
“ écologique ” des Eglises
chrétiennes antiques, dont témoigne si bien la
spiritualité orthodoxe, rappelle qu’il faut, en plus
d’un humanisme “ horizontal ”, un
en-deçà charnel et terrestre et un au-delà
mystique, l’un étant indissociable de l’autre. En
1054, Constantinople et Rome se séparèrent : la mystique
orientale n’allait plus guère irriguer la raison et
l’engagement latin. C’est lentement que les
différences se manifesteront, mais elles seront fatales à
l’Occident, trop “ horizontal ” tandis que
l’Orient mystique eut sans doute gagné à
intégrer le sens de la responsabilité sociale et
historique des églises d’Occident. La
spiritualité orthodoxe déchiffre la création
à la lumière de l’incarnation, elle voit la
grâce (incréée) à la racine des choses. Elle
célèbre le “ panenthéisme ”
: tout est en Dieu. Rien n’est profane. Rien ne peut dont
être profané. La nature, la matière même
inerte est sacrée.
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