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LA CULTURE : UN CONTENU QUI CHANGE, DES FONCTIONS VITALES
  

Contenu

            Que faut-il entendre précisément par la vitalité d’une culture ? De nos travaux se dégage un constat : la culture est un ensemble de ressources dont peuvent se servir les êtres humains pour relever les défis qui sont les leurs. La culture est donc vitale. C’est à partir de leurs cultures que les humains disent leur goût de vivre, qu’ils luttent pour leur alimentation, leur santé et leur habitat, etc. C’est aussi à partir d’elle que nous pourrons délégitimer la mégamachine économiste, refuser la dualisation engendrée par le capitalisme sauvage, lutter contre l’injustice, expérimenter des alternatives économiques, sociales et politiques. Cet ensemble de ressources, voire de solutions, constitue le « contenu » de toute culture. Ce contenu, c’est, dans chaque culture, à un moment donné de son évolution, sa dimension symbolique (cosmologie, spiritualité, valeurs, mythes, archétypes, religions, symboles, représentations ...), sa dimension sociale (le mode d’organisation en caste, en clan ou en famille nucléaire; les institutions; les modes d’exercice du pouvoir), et sa dimension technique (les savoir-faire en agriculture, en cuisine, en pêche, en architecture, dans les industries, les services, etc ...).  

            Indissociables, ces dimensions évoluent, changent. Un peuple peut même avoir « perdu » la culture qu’il avait jadis sans pour autant être sans culture. A titre d’illustration, que le lecteur se réfère à la fiche DPH en annexe (Banque de donnée de la Fondation Charles Mayer) intitulée « La culture est ce qui reste quand tout le reste est oublié ».

 

Fonctions

            Il y a quelque chose d’encore plus important que le contenu d’une culture, plus essentiel que ce qui peut être décrit, filmé, analysé ... En effet, tout change au cours des ans ou des siècles. Plus important que le contenu d’une culture nous est apparue sa fonction envers chaque individu en particulier et dans la société en général. Nous avons repéré au moins quatre fonctions de ce type, toutes les quatre importantes. Primo, la culture donne de l’estime de soi, de la fierté, de la confiance en ses propres capacités. Secundo, la culture permet de faire le tri entre les innombrables apports extérieurs, de rejeter ce qui paraît nuisible, adoptant et adaptant ce qui semble bon. Tertio, la culture crée le sentiment de solidarité indispensable à toute résistance, à toute lutte sociale, à toute création collective. Enfin, quarto, la culture dit ce qui a du sens et ce qui n’en a pas. Elle alerte quand menace une dérive vers l’absurde... telle qu’elle le perçoit. La dation de sens (signification profonde et direction) est la fonction la plus vitale de toute culture. Son noyau, la spiritualité, en est le garant et l’inspirateur. Cette conception de la culture comme fonction plutôt que comme contenu nous permet d’éviter un écueil. On nous a parfois demandé si nous ne faisions pas de la culture un en-soi, comme si elle était une chose existant par elle-même, indépendamment des gens qui la vivent et des rapports de force qui moulent toute vie en société. Dès lors qu’on insiste sur la culture comme une fonction, il nous semble que nous évitons l’écueil en question.   

            La triade colonisation-développement-globalisation a appauvri dangereusement l’exercice de ces quatre fonctions. Il résulte de l’atrophie de ces fonctions une menace de dépérissement culturel dans l’ensemble du monde actuel. Quand une communauté manque de confiance en soi, de capacité de sélection et de solidarité, et quand elle acquiesce à la perversion de sens ou à l’absurde, elle devient incapable de relever les défis qui sont les siens.  

            Il convient de noter une lacune dans cette conception de la culture: elle ne définit pas ce qui est le « bon » sens. Nous nous méfions de trop d’universalisme et d’une normativité trop grande. Mais, d’autre part, nous ne souscrivons pas au relativisme culturel absolu qui estime qu’on ne puisse porter aucun jugement sur une culture autre que la sienne. Que faut-il penser d’une culture dont on nous dirait qu’elle justifie l’extermination d’une ethnie ou d’un peuple voisin ? Mérite-t-elle encore le nom de culture ? Et qui pourra en décider ? La question est ouverte et, en ce qui nous concerne, irrésolue. La réponse est à chercher dans ces universaux (le respect de la dignité ? La compassion ? L’amour ?) dont nous reconnaissons l’existence.  

 

Au-delà des cultures : la vocation humaine 

            Après dix ans, on s’aperçoit donc que notre intérêt pour « culture et développement » a évolué. Au-delà du culturel, c’est en somme la liberté et la créativité de la personne humaine qui nous importent ...Car, à bien y regarder, les fonctions de la culture qui ont retenu notre attention constituent un des secrets de notre humanité. La culture (et la religion ou la spiritualité qui en forment le noyau) est ce qui nous constitue en tant qu’êtres humains. C’est grâce à ces fonctions qu’on peut dire qu’il y a en chacun de nous quelque chose qui nous dépasse et qui fait notre grandeur et notre beauté. Il y a plus en l’homme que l’homme ... C’est pourquoi nous ne désespérons pas, malgré toutes les apparences qui nous sont contraires en ces années d’économisme triomphant. 

            Nous mettons l’accent sur les « gens d’en bas » dont on a méprisé les savoirs, les savoir-faire, les savoir-être. Mais ce n’est pas un combat de curateurs de musée que nous menons avec eux. Nous ne sommes pas d’abord inquiets de la préservation de l’antique ou de l’exotique. Ce qui a semblé nous importer le plus, au cours de ces années, c’est leur dignité et leur créativité.

            Mais cela ne vaut pas seulement pour les autres. Nous reconnaissons en nous-mêmes ce besoin. Par ce « nous », entendons des personnes engagées pour un monde plus juste, plus solidaire et plus responsable, que leur engagement s’insère dans le monde des ONG, des universités ou des pouvoirs publics nationaux et internationaux. Nous avons conscience que nous-mêmes et les autres nantis de ce monde, ceux d’Occident mais aussi les nantis du Sud, sont confrontés à un problème au moins aussi grave, sinon plus, que les « pauvres » dont il est question dans la coopération au développement, à savoir celui de l’appauvrissement culturel, l’affaiblissement des fonctions citées ci-dessus. La perte de sens est aiguë quand on participe peu ou prou à la mégamachine économiste !  

            « Mais notre engagement nous met à l’abri de ces dérives », diront certains. Rien n’est moins sûr. Ne nous sentons-nous pas guettés par l’absence ou la subtile perversion de sens, malgré - et en fait à cause même - de notre activisme et de notre bel intellectualisme ? Personne n’échappe à la nécessité d’un perpétuel ressaisissement afin de ne pas se laisser emporter tel un fétu de paille à la superficie des eaux. N’y a-t-il pas des miroitements intellectuels qui demeurent sans profondeur ? Des courants mauvais entraînent les uns dans la misère matérielle, les autres dans la misère spirituelle.  

            Un des résultats pertinents de dix ans de travail est celui-ci : avant de faire du « fieldwork » (travail de terrain comme anthropologue ou animateur), faisons notre « homework » (travail sur soi, ses propres motivations profondes, sa propre culture, ses propres pratiques).  

            Nos civilisations sont en voie de délabrement, qu’il s’agisse de l’indienne, de la quechua ou de l’européenne. 

            Terminons cette section sur la culture par une conclusion en forme de paradoxe. 

            Il y a dix ans, les membres fondateurs du Réseau Sud-Nord Cultures et Développement sentaient donc que la pratique dominante du « Développement » niait l’humain dans ce qu’il avait de plus enfoui, sa dimension invisible, non-quantifiable, spirituelle. Dans notre réseau, nous voulions étudier comment améliorer la coopération, éviter les dégâts et le gâchis, renforcer l’impact des projets. Nous prenions donc quelque distance par rapport aux ONG tiers-mondistes dont nous étions issus et qui se disaient, avec beaucoup de bonne foi, solidaire des marginalisés du ‘tiers monde’. Nous visions à débusquer notre ethnocentrisme inconscient (et le leur par la même occasion). Comme nous le voyions réduit à un animal de besoins (Banque Mondiale) ou à un fantassin dans la lutte des classes (vulgate marxiste), nous revendiquions plus d’intérêt pour la manière dont l’homme exprime lui-même ses aspirations. Nous avions constaté que celles-ci ne se réduisent pas à une question de calories ou d’équipement, pas plus qu’à une simple question de justice distributive. Nous revendiquions donc plus d’intérêt pour les cultures, celles-ci renfermant des représentations, des valeurs et des « besoins » - mais quel terme !- plus profonds ou en tous cas différents de ceux reconnus par le rationalisme économiste moderne. Notre réseau s’est spécialisé en matière de « Cultures et Développement ». Les dynamiques culturelles locales, c’est un peu notre cheval de bataille. Et nous pensons avoir, chemin faisant, apporté une contribution utile aux agences de développement et à leur personnel qui a bien voulu nous prêter l’oreille ... Une notion nouvelle, insistant sur une épistémologie holiste, sur la complexité sociale et le métissage des cultures est née au sein de notre réseau à savoir celle du « site symbolique » avec ses croyances, ses connaissances et ses pratiques (H. Zaoual).  

            Insistance donc, dès le départ et tout au long de ces dix années, sur l’importance de la dynamique culturelle locale. Pourtant, au sein même de notre équipe internationale, des voix s’élevaient depuis quelque temps : « Attention ! La revendication culturelle fait le lit des intégristes fanatiques. Gare ! Le terme culture se traduit très mal en anglais et dans nombre de langues des pays du Sud. Prudence! N’essentialisons pas la culture au risque d’oublier les conflits, les rapports de force, et les injustices justifiées par une certaine interprétation élitiste de la culture ... » .            

            Aujourd’hui, la boucle est bouclée : il s’agira sans doute encore de se battre pour la prise en compte des cultures, pour la revitalisation culturelle, au Sud comme au Nord. Mais, au fond, c’est l’humain qui nous importe vraiment. Voilà le véritable objet de notre engagement. C’est ce que cette lecture transversale nous  révèle. Et si le terme « culture » devait prêter à confusion, comme le fait le terme « développement », eh bien !, écartons-le et concentrons-nous sur l’essentiel : la dignité et la liberté des femmes et des hommes d’aujourd’hui. Les racines qui nous passionnent avant tout ne sont pas uniquement à trouver dans le passé. Ce sont les racines de l’humain qui nous importent surtout. D’aucuns nous conseillent de changer de nom et de substituer au mot culture celui de créativité.

 

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