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LES PAUVRES SONT-ILS RATIONNELS OU RAISONNABLES ?

 

 Certaines personnes adhèrent à l'idéologie économiste compétitive, soit avec enthousiasme, comme les "nouveaux Russes", soit parce qu'ils ne voient pas d'alternative. D'autres recourent à toutes sortes de moyens pour compenser les effets nuisibles de celle-ci. Leur réaction ou leur résistance sont tantôt conscientes et organisées, tantôt relativement inconscientes et spontanées, manquant alors d'organisation et de planification.

Les sociétés sont des organismes vivants qui ne se prêtent guère à la planification volontariste des experts Elles ne se laissent pas totalement envahir et broyer par le développement. Pour que les institutions et la technologie modernes, pour que les mécanismes du marché moderne fonctionnent bien, un système sous-jacent de croyances modernes est nécessaire. Or, en Algérie et au Maroc, comme dans beaucoup d'autres parties du Tiers-Monde, ces croyances sont absentes de nombreuses communautés.Il résulte de ce qui précède que les pratiques des populations sont ambiguës. Les populations qui n'adhèrent pas totalement à la logique économiciste recourent à des systèmes syncrétiques (Keulder), à des recompositions mosaïques, hybrides (Zaoual) La rationalité économique fusionne avec d'autres façons d'être "raisonnable" (Latouche) et produit des systèmes complexes Les systèmes locaux luttent donc contre l'entropie à laquelle un système uniforme conduirait, en particulier s'il n'était accompagné d'aucune amélioration réelle des niveaux de vie.

Logiques de développement holiste et durable

 En Afrique de l'Ouest, les paysans déploient des stratégies de développement qui déjouent les logiques de développement imposées par les experts de l'Etat et/ou de l'agro-business (voir point 3.2 ci-dessus) Beaucoup recourent à une option qui consiste à se soustraire du système ("exit-option") Une telle attitude de retrait et d'évitement procède d'une habitude séculaire de libres allées et venues, de lieu en lieu La flexibilité leur est usuelle. Ils cherchent ainsi des solutions qui ne se polarisent pas exclusivement sur l'accumulation, la productivité, l'individualisme, la maximisation du profit.

 Cela ne veut pas dire que les paysanneries africaines se contentent toujours d'une simple subsistance et d'un niveau minimum de revenus Ce qui leur importe, c'est d'éviter de mettre tous leurs œufs dans le même panier. Ils diversifient autant que possible et ce, à tous les niveaux La diversification apparaît même comme un véritable mode de vie, au cœur de leur stratégie de réaction/résistance (Akpokavie). Prenons quelques exemples : les paysans pratiquent les cultures mixtes intercalaires, lesquelles, contrairement à la spécialisation monoculturale, conduisent à un volume global accru de récoltes diversifiées tant pour des raisons agronomiques et économiques que pour des fins rituelles et autres La migration saisonnière ou même à long terme, telle que celle pratiquée par les travailleurs agricoles de la ceinture de cacao, est très répandue également parmi les agriculteurs qui cultivent leurs propres champs pendant d'autres périodes de l'année La plupart des paysans exercent différents métiers et commerces en même temps qu'ils s'adonnent à l'agriculture vivrière ou de rente Les paysans sont polyvalents. Ils évitent le calcul économique étroit en investissant dans les relations sociales aussi bien que dans la production. Les groupes d'âge, la parenté, les sociétés secrètes, le mariage, toutes sortes d'organisations "communautaires" sont ainsi sollicités pour élargir les opportunités et réduire les risques dus à la spécialisation recommandée par l'agriculture technocratique et mécanisée, axée sur des cultures de rente.

 Les festivités prennent une part importante de leur vie Ces festivités ne sont pas du gaspillage mais des investissements raisonnables en termes de relations sociales qui peuvent s'avérer utiles dans l'avenir.

 Tandis que la réaction paysanne est fondée sur une logique à long terme de développement holiste, durable et diversifié, les tactiques à court terme des paysans sont imprévisibles. Elles sont simplement des ajustements aux situations locales ou aux affaires courantes. Leur comportement tactique peut donc apparaître aux observateurs extérieurs contradictoire avec leur logique à long terme.

 Les Etats et les donateurs ont essayé de capturer la paysannerie dans des projets centralisés ou dans une agriculture modernisée qui, de paysans diversifiés, les transformeraient en fermiers spécialisés De nombreux projets de développement étudiés par un participant, visaient à atteindre cet objectif Il rapporte que, si l'Etat réussit vraiment à transformer la paysannerie dans certaines situations, dans l'écrasante majorité des cas, l'imposition de la modernisation agraire (soit par projets, soit par politiques sectorielles) a conduit à différentes formes de résistance paysanne, forçant parfois le "développeur" à modifier son projet ou sa politique de modernisation en conséquence.

 Des réactions et des résistances à facettes multiples

 Un premier type de réaction ou de résistance est donc le retrait, par exemple en recourant au marché informel ou à l'échange direct de vivres entre villages Cela peut aussi consister en un phagocytage des institutions d'encadrement et d'exploitation de manière à les manipuler au profit d'intérêts locaux Un autre type de réaction ou de résistance est la déviation des programmes de développement de leur but originel pour servir des intérêts paysans, par exemple : revente d'intrants qui leur sont vendus à bas pris par l'Etat, dérivation vers leurs logements du courant électrique destiné à des projets à grande échelle, etc..Un autre type encore de résistance est la neutralisation des politiques de modernisation par le recours à des formes de résistance culturellement enracinées James Scott les a appelées "les armes du faible" : absentéisme, non-coopération, travail au ralenti, manque de comptabilité d'engagement financier, de dévouement (Atomate), dérision, accidents intentionnels pour détruire les récoltes ou les équipements, etc.. Décrits par maints experts à l'arrogance néo-coloniale comme exemples de paresse et d'inefficacité des paysans, ces tactiques sont des moyens de résistance par neutralisation Il reste que les révoltes paysannes contre l'Etat sont assez rares En général, elles sont ciblées (hausse des prix de vente, baisse des taxes, etc...) et ne font pas souvent preuve d'une juste appréciation des rapports de force en jeu (Akpokavie).

 

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