Reseau Cultures Network
 



Numéro en cours
Numéros précédents
S'abonner
Vie du réseau
Nos partenaires
Publications
Themes & Actions
Retour à la Une
Ecrivez-
nous!
 
 
DES ALTERNATIVES POPULAIRES EN GESTATION ?

L'Economie populaire au Sud porteuse du facteur "C"

                Nous venons de le voir, les populations réagissent ou  résistent de différentes manières (chapitre 4) qui sont inspirées, au moins en partie, par leurs traits culturels spécifiques (chapitre 5). Voyons maintenant si elles recourent aussi à de véritables alternatives au système dominant.  Des différentes contributions au présent Projet de Recherche, il apparaît que ces alternatives sont souvent fort locales et bien modestes quant à leur impact global.  Toutefois, nous disposons d’exemples d’alternatives relatives à l'économie en général, la monnaie, la richesse, la consommation.

 

                Au Chili, l'économie populaire revendique le statut de sujet économique actif (Nyssens). L'économie populaire ne peut être plus longtemps réduite à un entrelac de stratégies de survie. Elle a évolué vers un ensemble stable d'organisations économiques génératrices d'emplois et de revenus.  A Santiago, 20 à 25% de la force de travail est occupée dans l'économie populaire. Alors qu'un certain nombre d'unités de survie ont disparu, d'autres unités ont consolidé leur position. De nouvelles sont apparues.  Des organisations de second niveau leur confèrent un degré accru de structuration. Le tableau de l'économie populaire urbaine chilienne présenté au point 4.8 est à cet égard significatif.

 

                L'analyse orthodoxe en reste à une conception du développement vu comme processus spécifique de modernisation. Même si les moyens proposés peuvent varier, la référence au processus d'industrialisation suivi par les pays développés du Nord est encore la règle. Le développement équivaut à l'accumulation industrielle.  Dans cette perspective, tout ce qui est en dehors de la sphère de l'industrie moderne est jugée par sa contribution à l'accumulation industrielle. Cet objectif sert d'étalon de référence pour l'évaluation de toutes les structures sociales, économiques et culturelles existantes. Les structures qui ne contribuent pas à l'accumulation sont considérées, soit comme nuisibles et irrationnelles, soit comme arriérées.  Au mieux, elles jouent un rôle passif comme dans les modèles dualistes (Frei et Ranis 1964) ou sont perçues comme transitoires sur la voie du vrai développement (Hugon 1990).  Le concept même de "secteur informel" est étayé par la présupposition implicite d'absence de structure.  En conséquence, du point de vue de beaucoup de sociologues et d'économistes, le secteur informel est voué à disparaître ou à être normalisé ou formalisé en vue de l'accumulation.

 

                A l'heure actuelle, cependant, une réévaluation critique du modèle de développement occidental met en question cette vision linéaire du développement.  Beaucoup d'observateurs reconnaissent que la masse des sans emplois ne saurait être absorbée par l'économie formelle.  Ils commencent à réexaminer les articulations entre les formes variées d'organisation socio-économique, et certains reconnaissent un rôle durable au "secteur informel".  Certains mêmes, comme S. Latouche, prétendent que ce secteur bouillonnant de vie, aux marges de l'économie mondiale et des Etats-Nations est, dans une large mesure, une "Société contre l'Etat".  Il fonctionne, écrivait un participant africain, en opposition à l'économie globale "car la logique absolue du marché conduit au désespoir".

 

                La référence aux pauvres comme acteurs sous-tend un bon nombre d'analyses et, en particulier, caractérise les observations intéressantes présentées par Luis Razeto sur l'économie populaire chilienne. Contrairement à ce qui est le cas dans les entreprises industrielles capitalistes, le sujet organisateur n'est pas nécessairement celui ou celle qui apporte le capital.  Au contraire, ces entreprises populaires sont organisées par le sujet qui apporte le facteur travail - un patron qui embauche des travailleurs de la communauté locale ou de sa famille.  La coopération et la communauté y jouent un rôle central.  En effet, la cohésion et la solidarité sociales semblent être le facteur-clé de la stabilité et de l'efficacité économique dans ce type d'entreprise.  Les pauvres dans le secteur d'économie populaire décrit par Razeto, ne sont pas seulement les bénéficiaires potentiels du capitalisme industriel ou commercial promu par le secteur privé ou par l'Etat, mais apparaissent comme des protagonistes véritables.  Ils ne sont pas un objet à moderniser. Ils sont acteurs.

 

                Pour Luis Razeto, on ne doit pas prendre seulement le capital et le travail en compte comme facteurs économiques.  Il existe aussi un facteur "C" pour : Co-opération, Com-munauté, Col-laboration. Prendre une initiative collective, travailler ensemble constitue un facteur économique en soi-même. Le facteur C génère la productivité. Il possède une existence et une logique qui s'auto-alimentent.  Dans chaque entreprise, un fondateur-organisateur fixe les objectifs,  structure, organise les facteurs de production selon ces objectifs et décide de la destination du surplus.  Dans l'entreprise classique, le but est d'accumuler du capital.  Le "capital" humain sert de moyen à cette fin.  Dans une entreprise organisée selon le facteur C, c'est, non seulement générer du revenu qui compte, mais aussi élargir et intensifier les relations sociales.

 

                Les organisations économiques de l'économie populaire répondent à une multiplicité d'objectifs qui sont en même temps, économiques, sociaux et culturels.  Elles semblent être l'embryon d'un secteur différent du secteur privé (capitaliste) et public (étatique), c'est-à-dire, un secteur de travail et de solidarité enraciné dans le tissu social et la culture locale.  Ce secteur constitue un défi épistémologique à la science économique et au management des affaires.  Il constitue une contribution des sans-voix à la recherche d'une autre société.

haut de page © 2000, South-North Network Cultures and Development