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On
serait en droit de se demander ce que vient faire l'intervention
sociale dans un atelier (et dans le présent document)
consacré à la méthodologie de recherche
socio-culturelle. La réponse se trouve dans ce qui
précède : nous optons d'une manière
générale pour la recherche-action.
Pourquoi
passer à l'action ?
Les
participants à l'Atelier de Méthodologie de Bruxelles
ainsi que ceux de la Conférence de Nogent ont
considéré comme la plus appropriée aux exigences
et à la sensibilité du Réseau Cultures
l'épistémologie intersubjective maniant la critique
sociale et fondée sur l'action en commun (point 2.2.4). Cette
épistémologie entend lier la recherche et l'action
sociale. Ce lien indissoluble de la recherche et de l'action explique
ce point 5 consacré à l'intervention sociale. Il prend
pour référence générale le
"développement communautaire" dont l'histoire est ancienne et
pleine d'enseignements. En français le terme anglais "community
development" est souvent traduit par "animation" et parfois
simplement par "développement". Nous utiliserons ici le terme
"développement communautaire". Il nous servira de terme
générique pour toute une série d'interventions
sociales mises en oeuvre actuellement dans le Sud comme dans le Nord.
Il est utile de tenter l'historique des pratiques d'animation ou de
développement communautaire. On pourra s'y référer
dans l'annexe VI ci-après.µ
Annexe VI
Historique de
l'intervention sociale comme "développement communautaire" ou
"animation"
Le
développement communautaire serait né, selon Jacques
Boulet, en Europe au cours du 9ème siècle le long des
berges de la Meuse et du Rhin. C'est l'époque où les
grandes migrations se terminent. La culture semi-nomade d'alors se voit
confrontée à l'empire de Charlemagne voulant imposer son
ordre romanisé et chrétien et sa nouvelle structuration
administrative et politique.
Saint Willibrord, la
police bruxelloise et le Chiapas
Une première
expérience de "développement communautaire" se fait
à partir du seul coin non-envahi par les hordes barbares,
l'Irlande. Les Irlandais sont chargés de christianiser le Nord
du continent européen. Saint Willibrord et les autres
missionnaires ayant créé de grands monastères
agissent dans un champ de forces caractérisé d'une part
par la résistance des populations locales et d'autre part par la
pression de l'empire. Cette tension est tout à fait
caractéristique du développement communautaire :
l'animateur (niveau meso) agit au centre d'un champ de forces
constitué d'une part de la population locale (le niveau micro)
et d'autre part du pouvoir en place (le niveau macro). D'une part, il y
a résistance structurelle et culturelle et d'autre part
imposition structurelle et culturelle.
Il n'en va
guère différemment aujourd'hui d'ailleurs. Les
participants français, belges et angolais rapportèrent
chacun comment l'animateur et son ONG tentent d'accompagner le
dynamisme de la population tandis que l'Etat ou le pouvoir local (par
exemple, les pouvoirs publics et la police à Bruxelles)
attendent plutôt que ce travail serve la politique de
normalisation qui est la leur (le parti unique au pouvoir en Angola; la
triade répression-intégration-exclusion en Belgique et en
France). Rapportant une des constatations de l'Atelier du Réseau
Cultures de Bangalore (Inde), on fit remarquer que les ONG ont pris
l'habitude de choisir leur camp et que cela est sain et normal dans des
situations d'oppression claire et nette. Ainsi, il n'était
guère difficile pour les ONG au Mexique d'opter avec la
majorité de la société civile en faveur des
Indiens du Chiapas et contre le gouvernement mexicain. Par contre, quel
camp choisir en matière de conflit religieux en Inde ou en
Irlande où le choix est plus complexe car les conflits n'y
opposent pas un Etat à des opprimés mais plutôt
deux communautés.
Les cow-boys et la
vallée du Tennessee
Autre étape
importante dans l'histoire du développement communautaire : les
années 1850 aux USA.
Suite à la
libération des esclaves et à la conquête de
l'Ouest, l'Etat aide les cow-boys par le jeu de deux lois visant
"l'extension rurale". Elles visent à donner une infrastructure
aux cow-boys pour leur permettre d'exploiter d'immenses fermes
prélevées sur les terres des Indiens. Il s'agissait de
favoriser la création et la protection des "ranches", de donner
une éducation de base aux cow-boys et transformer et civiliser
ces individus assez brutaux (appelés "rugged individuals")
grâce à l'éducation communautaire.
Toujours au cours du
19ème siècle, la Basler Mission
et d'autres mouvements chrétiens envoyèrent dans les
quartiers défavorisés des pays du Nord ou dans les
colonies des "éducateurs-organisateurs". En Grande Bretagne
militait le "Settlement", un mouvement de pasteurs anglicans
engagés dans les quartiers pauvres de leur pays. Ils mirent au
point une méthode de travail social communautaire visant
à mobiliser les gens autour d'objectifs sociaux définis
ensemble. Jane Adams, Prix Nobel féminin en 1920, militante
pacifiste, lutta contre l'engagement US dans la Première Guerre
Mondiale (1914-1918). Elle est un produit typique du
développement communautaire.
Aux USA toujours, la
Tennessee Valley Authority (TVA) se fixa pour but de tirer cette
région de la pauvreté grâce à la
construction de barrages. Les développeurs de la
communauté" devaient convaincre les gens de quitter leur maison
qui serait mise sous eau. Il était question de les reloger tout
en les "développant"... Ce cas nord-américain inaugure
ainsi une habitude aux conséquences souvent funestes qui
consiste à chasser les gens de leur lieu d'habitation qui sont
des terres ancestrales. Ce déracinement les plonge dans la
misère et l'aliénation au nom ... du
développement. La Banque Mondiale en sait quelque chose et
l'Asie, l'Afrique et l'Amérique du Sud offrent, aujourd'hui
encore, nombre d'exemples de cette pratique.
"L'indirect rule"
dans les colonies britanniques
Dans
les années 1930, le colonisateur anglais en Inde
s'inquiète de ce que le système occidental ne touche pas
les masses. "L'éducation populaire" ou "mass education" furent
donc introduites. Des théoriciens comme Batten, Du Sautoy,
Biddle et Biddle parlent du "Développement Communautaire". Ils
se basent sur l'idée que si les structures à
l'occidentale (administration, santé, enseignement,
économie) ne fonctionnent pas bien dans les pays du Sud, il faut
davantage se servir des structures administratives et juridiques
locales ("indirect rule"), des cultures locales et les "besoins
ressentis" (les "felt needs"). Voilà que pointe du nez la
sensibilité culturelle. Mais elle est mise au service du projet
colonial ! Et nombre d'anthropologues se feront les complices de ce
projet, jetant sur leur belle et nécessaire discipline un
discrédit qui n'aura pas entièrement disparu lorsque les
premières ONG s'attelèrent à la coopération
au développement et estimèrent pouvoir fort bien se
passer de l'anthropologie et de la compréhension fine, profonde
et rigoureuse des cultures locales que permet cette discipline.
Après la
décolonisation, on conserva l'idéologie du
développement communautaire. Et, en 1959, l'ONU la
déclara pratique officielle destinée à amener les
pays colonisés au développement. Le développement
communautaire devient instrument de décolonisation... et, en
réalité, bien souvent de
néo-colonisation/développement.
Franz Fanon, Albert
Memmi, Paulo Freire et le "Ché"
Autour de mai 1968,
le développement communautaire se voit critiqué,
amendé et ré-interprété par les
soixantehuitards européens et nord-américains. Il
s'agissait d'en faire un instrument de résistance populaire.
L'influence de Franz Fanon, d'Albert Memmi, de Paulo Freire se fait
sentir, ainsi que celle du maoïsme, du mouvement ujamaa tanzanien
et de la figure emblématique du "Ché" Guevara quittant le
confort de son bureau ministériel à La Havane pour tenter
d'allumer la révolution en Bolivie.
L'évolution du
développement communautaire est riche d'un enseignement capital
en matière de méthodologie générale. Elle
illustre en effet parfaitement le fait que tout dépend de
l'intention dans laquelle une méthode est utilisée :
occidentalisation, colonisation, modernisation à l'occidentale
ou ... résistance populaire et créativité à
la base ou encore entraînement vers un but progressiste par des
élites de gauche".
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