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Il y a ici un parallèle à tirer
avec l'histoire de l'idée de "développement" et de son
application. Pendant des décennies, le "développement" a
été défini en termes universels et
considéré comme le projet directeur pour le
bien-être de l'humanité. Les "développés"
étaient glorieusement placés au sommet de
l'échelle de Rostow, que tous les êtres humains devaient
gravir afin d'atteindre "l'American way of life". Le
"développement" était supposé souhaitable et
applicable partout, en tout temps, pour tous. Malheureusement,
cependant, cette ascension héroïque a causé en
chemin des dégâts considérables à la nature,
aux cultures, aux communautés humaines et aux individus.
La démarche universaliste et par
conséquent réductionniste dans la pensée et la
pratique du développement a ignoré la diversité
historique et culturelle des divers environnements locaux ciblés
comme étant ses "bénéficiaires". Cependant, les
nombreux échecs des programmes de développement à
grande échelle ont peu à peu suscité une certaine
prise de conscience de la nécessité d'une démarche
de résolution des problèmes qui soit plus sensible
à la diversité des cultures.
La Décennie des Nations Unies pour le
Développement Culturel (1988-1997) qui -et c'est significatif- a
suivi la Décennie des Nations Unies pour les Femmes et le
Développement et coïncidé avec la Conférence
des Nations Unies à Rio de Janeiro sur l'Environnement et le
Développement, atteste de la reconnaissance inévitable
que "le développement" reste un mythe tant qu'il n'est pas
adapté à "notre diversité créatrice" (titre
donné à son rapport final par la Commission Mondiale sur
la Culture et le Développement présidée par
l'ancien secrétaire général des Nations Unies,
Pérez de Cuellar).
L'initiative de beaucoup de projets de
développement pour les femmes est venue de l'extérieur,
d'agences gouvernementales ou non gouvernementales voulant
améliorer la situation socio-économique des femmes.
L'expérience de ces projets montre de manière toujours
plus évidente que des femmes de différentes parties du
monde, appartenant à des contextes culturels, des classes
sociales et des confessions différents, peuvent percevoir leur
féminité et leur vie (en partie) différemment et
agir sur cette perception (en partie) différemment. Parfois
elles résistent même à une "intégration"
dans un modèle de développement qui ne répond pas
à leur propre perception de leurs propres aspirations. Des
questions-clefs dans de tels phénomènes de
résistance sont les soi-disant programmes de
"développement" qui violent les ressources naturelles, comme l'a
démontré le mouvement Chipko en Inde, où les
femmes sont sorties des forêts pour enlacer les arbres
destinés à être abattus par les bulldozers du
développement.
Cette tendance vers une plus grande
différenciation peut être considérée comme
caractéristique d'une nouvelle phase. A l'origine, la "question
des femmes", tout comme la "question du développement", tendait
à être affirmée en termes universels:
c'était considéré comme la seule manière de
convaincre avec suffisamment de force. A présent qu'il faut
appliquer cette analyse globale à des micro-niveaux
spécifiques, la diversité des situations devient
davantage perceptible ainsi que -ce qui est encore plus important- les
différences dans les perceptions et les appréciations de
ces situations. C'est une tentative d'explorer ce dernier
phénomène et ses implications qui a conduit à la
production de ce livre. Cette exploration a été
menée dans un souci de comprendre plutôt que d'expliquer.
(…)
L'effondrement des stéréotypes
Au
cours de ce polylogue, la présentation et l'analyse des
récits de vie a graduellement permis de dépasser les
stéréotypes. Par exemple, des idées toutes faites
concernant le "Nord" et le "Sud" (telles que riche/pauvre,
assertif/timoré, moderne/traditionnel, actif/passif, etc)
semblent n'avoir que peu de sens en ce qui concerne les perceptions
qu'ont les femmes d'elles-mêmes et de leur rôle dans la
société. Les descriptions de ces femmes dans ces quinze
récits, que ce soit dans des situations
défavorisées ou privilégiées, dans des pays
du Sud et du Nord, permettent d'anéantir les images
stéréotypées. Bien que les femmes qui figurent
dans les récits ne donnent pas une image grandiose et
héroïque d'elles-mêmes, elles ne se
définissent pas non plus comme typiquement passives, faibles,
opprimées, irrationnelles et promptes au sacrifice. Et il y a
bien sûr des personnalités très diverses, celles
qui sont de fins stratèges, celles qui cherchent la
confrontation, les introverties et les extraverties.
Même
dans des conditions de mauvais traitement physique et de peur pour la
vie et l'existence de leurs communautés, que ce soit dans
l'hémisphère sud ou dans l'hémisphère nord,
pratiquement aucune des femmes dans ces récits ne se
décrit comme une victime. Sans nier la présence de
structures de pouvoir opprimantes, ce que ces femmes considèrent
comme important, ce sont les forces qui ont donné à leur
vie une signification et un sens. Ces stimuli, les sources de cette
énergie, peuvent être très variés. Il est
apparu évident que "l'identité" est contextuelle et en ce
sens multiple. Les femmes, tout comme les hommes, changent leurs
priorités en fonction de la situation et du moment.
Les
récits révèlent un mélange de force et de
vulnérabilité. Les femmes de ces récits allient
souvent le sentiment de ne pas être épanouies ou de ne pas
pouvoir réaliser tout leur potentiel avec la
détermination de se battre pour que leur vie vaille la peine
pour elles-mêmes et pour les autres. Elles établissent
souvent un lien entre les "responsabilités" imposées et
la conscience de leur "capacité à répondre". Le
fait qu'elles s'occupent des autres est souvent une question de choix
plutôt que d'obligation. Pourtant, beaucoup doivent s'accommoder
de ce que le souci d'autrui leur soit imposé comme allant de soi
-ce que beaucoup d'entre elles n'apprécient pas.
Certaines
personnes dans ces récits choisissent d'opérer dans la
sphère publique; les femmes ne répugnent pas toujours
à occuper les positions dominantes qui impliquent du pouvoir.
Elles ne sont cependant pas prêtes à endosser ces
rôles aux dépens d'autres choses qui contribuent à
leur épanouissement personnel. Par contraste avec l'image
créée par certaines femmes mondialement connues qui ont
occupé des postes politiques importants, il semble que de
nombreuses femmes dans ces récits vivent plutôt la
difficulté de trouver un équilibre entre "le pouvoir sur"
et "le pouvoir de". Or, dans l'arène politique, il est plus
fréquent de rechercher le premier plutôt que le second.
Tandis que certaines féministes du sud
ont réagi face à un discours féministe occidental
présentant "la femme du tiers-monde" comme une
catégorie d'êtres humains qui acceptent passivement
l'oppression et la victimisation, les récits de vie
suggèrent que l'on peut blâmer les féministes
à travers le monde pour des généralisations
comparables. En mettant l'accent publiquement et avec tant d'insistance
sur la subordination des femmes, les féministes tant au nord
qu'au sud ont implicitement renforcé l'image
déformée des femmes comme acceptant passivement cette
situation. Leur utilisation sans discrimination de termes comme
"l'obtention du pouvoir" (en anglais : "empowerment") a
contribué à cette image. Il suggère implicitement
que les femmes n'ont pas de "pouvoir", voilant ainsi le fait que "le
pouvoir" est un phénomène à multiples facettes qui
peut prendre des formes différentes et s'exercer de diverses
manières, y compris lorsque des femmes exercent de façon
oppressive un pouvoir sur d'autres femmes. (…)
La réaction des femmes dans des
situations de grande pauvreté matérielle et
d'exploitation ou bien d'oppression psychologique,
révèlent d'étonnantes similitudes. Malgré
la souffrance physique et la menace d'annihilation du sentiment
d'être une personne de plein droit, de nombreuses femmes dans ces
récits témoignent d'efforts remarquables pour
résister à cette érosion du moi. Elles recherchent
souvent force et consolation en liant identité personnelle et
identité partagée ou en instaurant une relation
étroite avec des manifestations non-humaines de la vie comme la
nature ou encore dans des symboles de la dignité d'être
humain. Esperanza Abellana des Philippines et Nicole Note de Belgique
donnent des descriptions saisissantes des réactions à ce
problème d'identité. (…)
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