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LA DYNAMIQUE CULTURELLE DANS LE DEVELOPPEMENT

LES FONCTIONS SOCIALES DE LA CULTURE

7. L'IMPORTANCE DE LA CULTURE

Nous avons déjà évoqué le rôle fondamental de la culture: relever les défis auxquels on est confronté. Mais, s'il s'agit d'entreprendre une action ou d'appuyer un projet, il est utile de savoir, avec plus de précision, "à quoi ça sert", la culture. En d'autres termes, quelles sont les fonctions sociales de la culture ? Celles-ci sont nombreuses et importantes. Il est difficile voire impossible d'identifier des relations "mécaniques", c'est-à-dire de cause à effet, entre la culture et le développement. (Dans le domaine social comme dans le monde de la Physique que nous font découvrir les scientifiques d'aujourd'hui, tout est à la fois causant et causé; voir aussi sur ce point capital le paragraphe 8 ci-dessous). Ceci étant rappelé, identifions, avec une certaine précision, quelques-unes des principales fonctions que joue la culture dans la société. Nous aborderons successivement : l'estime de soi, la sélection, la résistance et le sens.

7.1 L'ESTIME DE SOI

Une saine estime de soi est la condition sine qua non de tout épanouissement, qu'il soit personnel ou collectif. Sans un minimum de conscience de sa valeur et de ses capacités, sans une confiance sereine en ses propres ressources et moyens, l'individu reste inerte et sans voix, au figuré et même parfois au propre.

Paulo Freire a analysé cette "culture du silence" qui caractérise les sociétés entrées en dépendance et devenues muettes. Ce silence, cette apathie résultent notamment de la perte de l'estime de soi en tant que société. Si sans cesse lui parvient le message qu'elle est arrièrée, ignorante, incapable, non-compétitive, paresseuse, marginale, sous-développée, archaïque, etc., elle finira par intérioriser ce message et à se comporter conformément à cette image négative. Par contre, l'affirmation de sa valeur et de son potentiel ouvre à la créativité et à l'action.

7.2 LA CAPACITE DE SELECTIONNER

La capacité de sélectionner les apports hérités du passé et les influences extérieures, d'y faire un tri, est extrêmement importante pour toute communauté.

En effet, tout dans le passé d'une communauté n'est pas nécessairement utile et positif. Une communauté dynamique opère des choix par rapport au patrimoine hérité des ancêtres.

Quant aux apports extérieurs, nous sommes tous bombardés d'influences externes que ce soit sous la forme d'images, de techniques, de modes diverses. Il faut s'ouvrir, certes, mais pour que cette ouverture soit source d'enrichissement et non d'écrasement, il faut savoir sélectionner. Toute communauté doit pouvoir choisir librement ce qu'elle juge utile et bon et ce qui est superflu ou néfaste. Le mimétisme est destructeur : loin de mener à la créativité, il engage dans l'impasse de la double dépendance, mentale d'une part, économique et politique de l'autre. Le sous-développement du Tiers Monde en est un exemple : la colonisation et de nombreuses stratégies de développement ont souvent nié aux peuples locaux le droit de sélectionner ce qui, dans l'apport occidental évidemment très riche, leur était profitable tout en rejetant ce qui agressait leurs valeurs. Le mimétisme imposé sans plus au nom du progrès est une impasse. Par contre, une influence extérieure acceptée, adoptée (et si possible adaptée aux besoins spécifiques du lieu; voir point 5.2 ci-dessus) est source d'enrichissement.

La capacité de se débarrasser de la routine et des scléroses du passé, et la capacité de tenir tête l'impérialisme culturel, c'est la culture qui le permet. C'est elle qui contient les valeurs et qui définit les priorités.

C'est encore la culture qui opère les choix en fonction de ces priorités. Par exemple, c'est à partir de notre culture que nous mesurons le poids accorder à nos intérêts individuels par rapport à notre désir de solidarité et de gratuité. C'est aussi à partir de notre culture que nous évaluons les rapports de force en présence. C'est la culture qui inspire nos choix mais aussi la conséquence de ceux-ci : adopter ou résister.

7.3 LES STRATEGIES DE LUTTE ET DE RESISTANCE

La culture est matrice et motrice de luttes sociales contre l'exploitation économique et à la domination politique. Ne reconnaître que les types de luttes reconnus comme tels en Occident moderne, ceux développés par le mouvement ouvrier, serait réduire gravement le champ de l'analyse, limiter erronément la notion de mouvement social, verser dans l'ethnocentrisme. Les pays du Sud offrent de nombreux exemples d'un foisonnement de types de luttes différents.

Résister à tout ce qui s'impose et qu'on estime nuisible et inacceptable est, dans le prolongement de ce qui vient d'être souligné au sujet de la capacité de sélectionner, une composante essentielle du développement harmonieux de toute communauté. Il s'agit ici de la résistance à l'aliénation culturelle. Ayant sélectionné pour adoption ce qui est utile et identifié pour rejet ce qui est néfaste, il faut s'organiser pour mettre en place une stratégie de résistance à l'aliénation. Faute de cela, les rapports de force risquent d'entraîner rapidement l'envahissement et l'acceptation passive voire même inconsciente de ce que, au fond, on ne voulait pas.

"Tout ce qui dégrade la culture raccourcit les chemins de la servitude" écrit Albert Camus.

Un exemple particulièrement actuel et complexe de l'importance mais aussi de la difficulté d'une telle stratégie est la résistance à l’impact de la mondialisation de l’économie et des politiques commerciales nouvelles. Par le biais du GATT et de l’OMC, des options néo-libérales actuellement en vogue, des Programmes d’ajustement structurel du Fonds Monétaire International, de la réforme de la Politique Agricole Commune (PAC) européenne, des marchés communs et autres zones de libre échange un peu partout dans le monde, des régions jusqu'ici relativement périphériques se voient confrontées à ce qu'on est censé appeler pudiquement "le coup de fouet du marché international". La nécessité de s'y adapter peut, dans certains cas et à l'intérieur de limites certaines être stimulante et bénéfique. Mais cette "globalisation" devenue aujourd'hui l'objet d'une nouvelle et sacro-sainte idologie qui ne dit pas son nom entraîne trop souvent l'exploitation et la domination et donc l'étouffement du développement et de l'épanouissement local. Il s'agit d'éviter la nostalgie d'un passé plus ou moins mythique mais aussi l'illusion d'un progrès incontrôlé‚ lui aussi mythique. Il s'agit de dénoncer le nouvel intégrisme économiciste qui n'a de "libéral" que le nom et qui nie, au contraire, la liberté locale au profit des colosses financiers, industriels et commerciaux déracinés et encore largement irresponsables.

Prenons l'exemple d'une région dont on convainc les producteurs à se livrer à une surexploitation par monoculture très spécialisée. Après avoir mis à mal la diversité culturale antérieure, on s'aperçoit que les débouchés sont insuffisants, que la qualité des eaux en souffre et que la pollution des sols devient inquiétante. Le profit escompté tarde tandis que la région est fragilisée, ayant perdu sa capacité de subvenir à ses besoins et d'offrir des emplois diversifiés.

La résistance doit certes être à bon escient sans condamner une région à un isolement stérile ou à une marginalisation passéiste dont rêvent les romantiques, souvent des intellectuels urbanisés, mais que refusent les intéressés. Une fois de plus, seule une culture forte et consciente permet d'évaluer avantages et inconvénients, de mesurer l'intérêt d'un profit pécunier immédiat par rapport à l'intérêt d'une certaine constance dans la durée et d'un mode de vie moins tourné vers l'extérieur. Choix difficile : aucune recette, aucun avis d'expert ne sauraient, en dernière instance, se substituer au jugement des intéressés. Mais pour qu'ils soient capables de juger et d'agir en conformité avec ce jugement de valeur, il faut justement une identité culturelle vivante.

7.4 DONNER UN SENS

Donner un sensà ce que l'on fait est capital. Il faut que le développement ait un sens. Dans tout processus de changement social, de mutation économique, de développement en général, il faut savoir garder son cap si on ne veut pas être emporté par les événements et les pressions là où on ne voulait pas. Se donner un cap, trouver des repères, ne pas perdre le Nord, ne pas se laisser déboussoler, cela est vital. Il faut en tout temps que la vie elle-même ait un sens pour ceux qui la vivent.

Le mot sens signifie à la fois signification profonde et direction. C'est exactement de cela qu'il s'agit : d'une part, adéquation aux valeurs grâce auxquelles ce qu'on fait "est sensé", c'est-à-dire plein de "bon sens" et, d'autre part, orientation vers l'avenir, cheminement dans une direction donnée. La faculté de donner un sens à ce que l'on entreprend est le propre de l'homme. Cette faculté sous-tend en quelque sorte l'estime de soi, la sélection et la résistance évoquées ci-dessus, mais les dépasse amplement. Elle se confond avec la vie et le bonheur de vivre. La culture est, avant tout, une dynamique productrice de sens. A cet égard, sa dimension symbolique (valeurs, spiritualité, etc.) joue un rôle crucial.

Cette recherche de sens n'est pas uniquement une activité individuelle. Elle est aussi collective et débouche sur le politique : le vivre ensemble, la création de liens sociaux qui, en cette période de ruptures et de mutations, sont souvent nouveaux ou à renouveler. Il y a lieu de mettre en relation le problème du chômage, du profit, de la technique et, écrit Edgar Morin, celui de la civilisation. Il faut pour cela une pensée politique qui ne s'enferme pas dans le quantitatif et qui repense les problèmes de société à partir "d'un dessein", d'un projet de société porté par un sens.

   
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