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LE DEVELOPPEMENT COMME « VIE DIGNE »
L' équipe du Réseau Cultures réunie à Mexico

L'Equipe internationale du Réseau s'est réunie à Mexico du 10 au 19 mai 1995. Grâce aux contacts de /'ONG « Promocion del Desarollo Popular » animée par notre président Luis Lopezllera Mendes, des contacts très intéressants purent s'établir avec divers leaders du mouvement indien du Mexique. A l'heure où le monde a les yeux rivés avec étonnement sur la révolte indienne du Chiapas, ces contacts étaient pleins d'intérêt. La première partie de l'interview, notée par Thierry Verhelst et menée avec la participation de toute l'équipe du Réseau Cultures, eut lieu avec Marcos Matias Alonso, un indien Nahuatl, coordinateur du mouvement Altepetl. La deuxième partie relate quelques réponses de Cecilio qui est originaire de Ia région maya.

QPQ: Vous jouez un rôle moteur dans le mouvement indien ("indigena") du Mexique. Parlez-nous de votre lutte.

Rep. : L'âme de notre travail, ce qui sous-tend les projets divers et les actions nombreuses que nous entreprenons, c'est la culture indigène. Et l'âme de cette culture; c'est que notre activité économique ou de santé n'est pas réductible à "l'économie" ou à "la santé". Tout est lié. Dans la culture occidentale, il paraît facile de classifier et séparer l'économie, l'écologie, la santé. Mais pas dans la cosmovision indigène ! Cette culture est holistique. C'est aussi pour cela que notre culture n'est pas à réduire à de la musique ou à des coutumes. Tout est en tout. L'indigène ne se lève donc pas le matin avec la même idée que le métis ! Il ne se dit pas "je vais travailler la terre" quand il va au champ. Le travail de la terre est un acte rituel ! Tout ce que font les Indiens est sous-tendu par leur vision et par leurs déités. De même, les Indiens abordent le politique autrement. Le vote démocratique les laisse froids car même le politique est lié à notre cosmovision.

QPQ : Que faites-vous concrètement ?

Rep. : Notre organisation de peuples indigènes dans l'Etat du Guerrerro, appelée "Altepetl Nahuati", promeut la coordination de toutes les populations indigènes du pays. Elles sont nombreuses et imposent à l'Etat et aux citoyens du Mexique une nouvelle perception de notre existence, de notre réalité. Nous exigeons la révision de la constitution afin d'arriver à des régions pluri-ethniques autonomes. Parmi nos programmes, notons :

- le développement de l'agriculture indigène;

- la formation en matière de droits de l'homme et de défense judiciaire;

- la promotion de la culture indigène. Nous luttons ensemble pour acquérir de nous-mêmes une image plus positive. Nous commençons à penser à nous comme une nation, la nation des Indiens. Pour l'Etat, il n'y a qu'une quantité de petits groupes ethniques indiens, considérés comme des paysans.

Pour nous, être Indien, c'est se considérer Indien. C'est un choix en partie subjectif. On peut être ouvrier en milieu urbain et Indien. Pourquoi nous enfermer dans l'image classique du paysan pauvre ?

Le progrès, la justice et la culture doivent se renforcer mutuellement. Nous avons donc lancé un projet d'alternatives de survie à partir de produits locaux. Nous utilisons la vidéo pour stimuler la réflexion;

QPO : Et dans le domaine culturel ?

Rep. : Nous pensons que la culture indigène, bien que très ancienne, est très vivante. Nous cherchons à la « rescatar » (récupérer). Ainsi, on a produit un livre sur les "Rituels agricoles et autres coutumes du 17ème siècle à maintenant". Puis on a produit un dictionnaire Nahuatl-Espagnol. On a aussi produit une étude sur le "pain" traditionnel, appelé "tlayolli". Nous avons aussi réalisé une vidéo "alternatives pour la survie".

QPQ : Parlez-nous de votre proojet de Tourisme Ecologique et Culturel dans le cadre de la problématique Maya au Chiapas-Yucatan.

Rep. : Je travaille dans un projet de tourisme respectueux de la culture maya. Les Indiens ne veulent plus être les objets du tourisme ni du développement. Nous sommes une équipe pluridisciplinaire qui tente de lier tous les aspects : anthropologique, économique, agricole, géographique, etc. Notre travail, nous le mettons à la disposition des indigènes à la base. Notre but est que les gens eux-mêmes puissent bientôt jouer notre rôle, tout en le faisant de manière spirituelle. Pour les indigènes, il n'y a aucune distinction entre l'intérieur et l'extérieur, le spirituel et le développement.

QPQ : C'est quoi le développement pour les Mayas ?

Rep. : Pour eux, le développement c'est avoir une "vie digne". Peut-être que les occidentaux appellent cela du "développement durable" mais les indigènes parlent plutôt de dignité.

QPQ : Vous disiez que certains acquis économiques ont aidé les Indiens à recouvrer leur dignité. Quelle différence faites-vous entre "vie digne" et succès économique ?

Rep. : Si on pense au développement en termes occidentaux, on est perdu ! On n'arrivera jamais à "réussir" ! Mais pour nous, il s'agit d'agir dignement pour réaliser ce qui, à nos propres yeux à nous, est un succès. Nous ne voulons pas rester étrangers au progrès moderne mais nous voulons nous en servir en conformité avec nos valeurs. Il faut que nous voyions ce qui est bon pour nous dans tout ce qui vient de l'extérieur.

QPQ : Et comment organisez-vous votre tourisme alternatif ?

Rep. : Nous ne favorisons pas le tourisme dans de grands hôtels et sur des plages privées coupées des gens. Les communautés locales, au contraire, construisent des maisons accueillantes pour les touristes. On réalise aussi des "musées vivants" où l'on trouve un musée, un restaurant de cuisine locale, une salle de spectacle. Le but n'est pas d'attirer un nombre tel de touristes qu'ils écrasent les gens. Nous cherchons plutôt des groupes restreints de touristes afin que le lieu conserve son caractère local. Bien que le droit mexicain ignore ce principe, les indigènes se considèrent les propriétaires légitimes du sol, des eaux et de tout ce qui s'y trouve.

Le but de notre action touristique est également de dégager des ressources financières qui nous serviront à la protection écologique des terres indigènes.

QPQ : Le mot "écologie" est d'origine occidentale. Il y a donc par ce terme une "rencontre culturelle" entre l'Occident et vous. Comment faites-vous la synthèse entre cette notion et ce que les indigènes en pensent ? Comment éviter que la culture dominante écrase les cultures opprimées mais, au contraire, que la rencontre les fortifie ?

Rep. : Nous tentons de faire un travail de "traduction", d'être des intermédiaires. Il faut décoder et traduire dans les deux sens: vers l'indigène et vers l'occidental (mexicain métisse ou "blanc"). Pour éviter l'écrasement, il faut surtout que les gens prennent conscience qu'ils ne sont pas des objets mais des sujets. Ils ne sont pas des choses à consommer !

QPQ : Que penser de l' insurrection armée au Chiapas ?

Rep. : Notre région a été soumise à la violence depuis des siècles et il faut situer la violence du mouvement dans ce contexte.

 

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