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Le Conseil d’Administration du
Réeeau Sud Nord Cultures et Développement s’est
réuni au mois de mai au Mexique, non loin de la capitale, au
pied du mont enneigé Popocateptl. Nous y étions les
hôtes de l'ONG "Promocion del Desarollo Popular" animée de
manière créative et infatiguable par notre actuel
président Luis Llopezllera Mendes. Au cours de cette
réunion, un échange eut lieu sur la façon
dont chacun perçoit l'identité et donc le rôle et
l'avenir du Réseau Cultures.
Hassan (Maroc) : Pour moi, il y a dans
le Réseau une évolution liée à notre
histoire. Première étape (philosophie ;
anthropologie ; économie) : plus conceptuelle
qu'opérationnelle. Deuxième étape (à partir
de Glasgow 1992) : la transition vers le plus concret, plus fin, plus
lié au micro (alternatives économiques). Au centre de
notre travail, je vois maintenant l'éthique. La question
culturelle est pour moi la question de l'éthique face aux
dérives de la mégamachine.
Edith (Pays Bas) : Notre
évolution s'éclaire à la lumière de
l’évolution de la pensée officielle sur le
développement : nous avons fait la critique puis
démystification du Développement à partir de la
culture. Cette notion de culture n'étant pas quantifiable comme
les autres thèmes, la réflexion mobilisatrice est plus
difficile. Il y a peu de "militants de la culture", comme il y a des
militantes féministes ou écologiques. Voilà
pourquoi notre Réseau a du mal à se créer comme
mouvement. Heureusement, nous n'avons pas voulu créer un autre
"Survival International" se limitant aux minorités ethniques, ce
qui permet certes une structuration plus forte et une militance plus
focalisée, mais nous aurait empêché de
réfléchir et d'agir sur la question de la culture au sens
large qui est le nôtre.
Badika (Zaïre) : Chez nous il y a
des "militants de la culture" mais ils n'ont pas tous le même
uniforme, p. ex. ceux qui s'engagent pour l'économie populaire,
pour les minorités.
Siddharta (Inde) : Le mot culture est
important mais n'en parlons pas trop. Avoir cette
référence nous distingue des approches instrumentalistes,
développementalistes ou marxistes dogmatiques. Cependant, ce
serait une faute de trop théoriser sur la notion de culture, car
elle est trop générale. La culture restera la
référence. Mais ce qui nous intéresse, ce sont les
problèmes humains sérieux. Pour établir des
priorités à notre action, la notion de culture nous aide.
Réfléchir sur la dimension culturelle c'est valable mais
en Asie ce n'est pas notre rôle primordial. Si on ne fait que
parler culture, on pourrait verser dans le "culturalisme", sans lien
avec l'action concrète.
Luis (Mexique) : Vous avez
commencé par la pensée, mais moi je trouve
préférable de commencer par l'action. Ce que tu penses,
c'est gratuit, ce n'est pas un risque, ce n'est pas existentiel ! Il y
a de bons livres sur la culture ! Mais quelle est notre âme
? J'ai beaucoup de sympathie pour ce que vous avez dit, mais moi je
m'intéresse plus à vos luttes, à vos vies
qu'à vos idées.
En Amérique latine on ne réagit
pas selon le thème "je pense, donc je suis !". Nous avons appris
des échecs de tant de révolutions. Il faut combiner
agir-penser.
La recherche conceptuelle peut mener au
phantasme de toute puissance : on est comme des dieux ! Il vaut mieux
"être"... Le Réseau est né en Europe et est donc
marqué par la présence des concepts. Aujourd'hui, nos
défis relèvent des "signes" plus que des "termes" ! Par
signe, je veux dire des signes de chair et de sang, de vie, de
sacrifice, de joie. Signes de vie, signes de mort. Madonna ou
l'étudiant chinois inconnu qui a arrêté un tank
à Bejing, ce sont les signes inoubliables de notre temps. Par ce
signe, l'étudiant chinois a frappé le monde. Marcos au
Chiapas a été entendu grâce à ses signes.
Plus par ses signes que par ses concepts. En Europe, il y a un style
plus conceptuel. Il ne faut pas l'universaliser. Les femmes, les
humbles, les pauvres ne s'expriment pas abstraitement: mais ils
s'expriment ! Ça ne veut pas dire qu'ils ne pensent pas ... La
danse des Mohawk vaut tous les discours de bienvenue !
Badika (Zaïre) : Moi, je me situe
dans la séquence "agir-juger-voir". Mon arrivée au
Réseau est liée à une déception :
l'action des ONG au Zaïre ne conduit pas à une mobilisation
réelle. Pour moi, le Réseau m'aide à
réfléchir sur mon action. Je veux voir ce que je ne
voyais pas, étant aveuglé par l'école des Blancs.
Je veux me servir du Réseau pour repartir d'un bon pied. Pour
moi, la recherche est fondamentale. Elle doit bien sûr aboutir
à l'action. Pour moi, le Réseau c'est une ressource pour
repartir.
Hassan (Maroc) : Je pense qu'il ne
faut pas rejeter le concept. Il n'y a pas d'action de terrain en soi.
Nous avons une boîte noire dans la tête ! Il faut en
prendre conscience. C'est à partir des concepts que j'ai en
tête que je vois la vie et que j'agis. Il ne faut pas ignorer
cela. Comment passer du concept à l'expérience,
voilà notre défi !
Thierry (Belgique) : L'identité
du Réseau, pour moi, ce sont des gens engagés qui ont
pris conscience, au cours de leur vie, des limites d'une approche
mécaniste, quantitative et "économiciste" de la vie.
Parmi eux, les Occidentaux ont découvert l'ethnocentrisme
occidentalo-centrique profond qui caractérise la pensée
et la pratique du développement. D'où notre combat pour
des formes d'action plus respectueuses de la dynamique locale, des
valeurs et sensibilités du lieu.
Pour moi, la notion de culture n'a
cessé de s'élargir. Au départ, il était
déjà bien clair qu'il s'agissait plus que d'un objet du
passé. Nous avons parlé de la "culture-en-action" pour
montrer que c'est la pratique des gens qui nous intéresse, comme
base de départ de toute connaissance et de toute action en
matière de développement. Puis nous avons
précisé que le plus important (et difficile à
connaître) c'est "le sens implicite des pratiques locales" sans
ignorer bien sûr les rapports de force existants, qui influencent
ces pratiques. Aujourd'hui, je tend à voir la culture comme une
dynamique donatrice de sens. Elle est aussi moteur et matrice de vie,
source de résistance à la mégamachine, source
d'alternatives. Le sous-développement m'apparaît, en
revanche, comme la destruction progressive des possibilités de
créer des alternatives. Sous-développement et
appauvrissement culturel se confondent donc. Et l'Occident est autant
frappé que le Sud si pas plus. Face à la nouvelle
idéologie néo-libérale qui nous habite tous, il
est nécessaire de se ressaisir, de chercher dans nos pratiques
sociales et nos vies personnelles un "supplément d'âme".
C'est cela pour moi la culture, dont le spirituel est le coeur : donner
un sens et tenter d'agir en conformité.
Regina (Brésil) : La notion de
culture risque de nous tromper si nous ne la précisons pas
soigneusement. En effet, elle peut donner l'impression qu'il y a une
culture en soi, telle une réalité à
découvrir et à définir de manière
parfaitement adéquate. Même si on s'évertue
à préciser que la culture doit être entendue au
sens le plus large (pas seulement comme le passé, pas seulement
comme culture matérielle... mais aussi comme dynamique, comme
sens, etc.), le danger demeure ! Il consiste à chosifier la
culture et à escamoter le fait que c'est toujours quelqu'un qui
parle de la culture. Ce quelqu'un n'est pas extérieur au champ
qu'il décrit. En l'observant, il l'influence ! De ce fait, il
n'y a pas de connaissance scientifique des cultures au sens où
les sciences dures prétendent (prétendaient)
décrire la réalité physique ou chimique de
manière "objective" (paradigme newtonien).
Je préfère aborder la notion de
culture comme ayant une fonction.
En ce sens, l'usage de la notion de culture
permet de rendre l'exotique familier. Elle permet de rendre accessible
ce qui est étranger. Je veux dire que la notion de culture me
permet de me familiariser avec un peuple différent, une coutume
étrangère. Et inversément, elle permet d'observer
ce qui m'est familier avec un regard nouveau, comme si c'était
extérieur à moi. Ainsi, la notion de culture me permet de
gérer l'altérité. Et donc, elle permet la
communication en situation de différence.
Cela revient à dire que le concept de
"culture" est utile pour aborder le monde hybride et complexe dans
lequel nous vivons. En cela, le Réseau Cultures peut aider, par
sa réflexion sur des situations complexes, à faciliter la
compréhension, le dialogue, la communication. La culture, pour
moi, c'est très proche de la communication. Elle permet de jeter
un doute quand on a trop de certitudes sur l'autre. Je parle non pas de
doute paralysant mais du doute mobilisateur. Grâce à ce
doute, on sait que le succès n'est jamais "assuré", que
"les loyautés" sont toujours partielles" : il n'y a pas de
mariage qui couvre toutes les affections (Rubem). La
réalité étant complexe, toute action est un
risque.
Edith (Pays Bas) : J'ai peur de toute
idéologie, de tout dogmatisme, je me méfie de toute
théorie englobante. Ainsi, que n'a-t-on pas fait aux gens au nom
de théories (p. ex. le marxisme, le développement) ! Ce
qui me fait bouger c'est voir comment on peut faire le pont entre les
différents points de vue. Les ONG du Nord ont des certitudes de
bon ton sur leur analyse, leur vision, leur capacité de
partenariat. Je me suis retrouvée dans le Réseau Cultures
à partir de ce constat : il y a des choses capitales, invisibles
qui leur échappent ! De retour de l'Inde où j'ai
vécu la complexité des choses, j'étais très
étonnée d'entendre des "experts" européens manier
des explications et des recettes si belles, si évidentes. Ils
savaient ... Mais parlaient-ils du même monde que celui que moi
j'avais côtoyé ? Mes questions insécurisent les
ONG. Pour moi, le Réseau permet de rendre explicites ces choses
menaçantes et de combattre l'arrogance des "penseurs" qui ont
peur du non-contrôlable, de l'exotique, du non-visible. Apprendre
à vivre avec l'insécurité et trouver ce qu'on a en
commun au-delà des différences, c’est mon
défi. C’est aussi celui du Réseau Cultures.
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