| La pensée
économiciste-technocratique dominante aborde le
sous-développement avec des critères économiques
(PNB, taux de croissance, revenu per capita, etc.). Même quand
des critères plus larges sont pris en compte (p. ex. le taux de
scolarité, l'infrastructure en matière de transport et de
communication, l'espérance de vie, etc.), ils sont eux aussi
liés à la prospérité économique.
Il existe cependant une manière
différente d'aborder le sous-développement. C'est celle
qui part du socio-culturel plutôt que de la réalité
matérielle ou technique.
Ainsi, au Réseau Cultures, le
sous-développement est défini comme "un processus
d'affaiblissement de la capacité de créer des
alternatives à la situation existante". Dans cette optique est
considérée "sous-développée" une
société dont le dynamisme interne est appauvri et que
guettent la passivité ou le mimétisme. Dans les pays du
Sud le colonialisme, les rapports de force néo-coloniaux et une
conception du développement réduisant celui-ci au
rattrapage du modèle occidental ont contribué à
produire ce type de sous-développement-là. Il se
caractérise par une crise d'identité. Il est causé
par l'impérialisme culturel qui accompagne la domination
politique et économique. Ensemble ces phénomènes
de domination ont entraîné des sociétés dans
l'anomie ou la dépendance. Celles-ci deviennent tragiques
lorsqu'elles conduisent à la négation
intériorisée de sa propre identité, de sa
capacité de définir soi-même un projet de
société, de résister aux pressions
extérieures excessives et de produire un modèle social,
politique et économique qui soit approprié à la
culture du lieu, aux potentialités et aux contraintes locales.
Le ressort de cette capacité
d'autonomie créatrice est la culture. La Culture peut être
définie comme la capacité de relever des défis.
Parmi les fonctions importantes jouées par la culture dans toute
société, on peut identifier notamment :
- la sélection des apports
extérieurs (adopter les influences externes positives et
écarter ce qu'on juge néfaste)
- et la dation de sens (donner un sens
à l'économie, au développement, à la vie).
Si ses facultés sont
atrophiées, si son ressort culturel est écrasé, un
groupe humain risque d'entrer dans la spirale de la soumission, de la
passivité, voire du fatalisme.
L'intérêt de cette approche
culturelle du développement est triple. Primo, elle
complète et corrige, sans les exclure bien sûr, les
approches quantifiantes et matérialistes qui privilégient
le visible (p. ex. la croissance) aux dépens de
l'invisible. Or, c'est au niveau de ce qui est invisible, celui des
valeurs, des symboles, des religions, de l'imaginaire (Castoriadis),
que se créent et évoluent une société, son
économie, sa vie politique et sociale, sa technologie, etc.
Secundo, l'approche culturelle met le doigt
sur la confusion souvent inconsciente entre développement et
occidentalisation (ou modernisation à l'occidentale). Or
l'occidentalisation du monde (qui véhicule d'ailleurs de
l'Occident les aspects les plus agressifs de sa modernité, en
ignorant ce qui tente de les humaniser) lamine des différences
et donc les possibilités de créativité propre
à chaque société. Le "développement" fait
donc partie du problème plutôt qu'il n'en serait la
solution.
Le troisième intérêt de
cette approche culturelle est de relativiser l'importance de la
dichotomie Sud-Nord.
Depuis la fin de la deuxième Guerre
Mondiale, on a divisé le monde en pays
sous-développés et pays développés. Les
termes ont évolué (Tiers Monde-Premier Monde; Sud-Nord)
mais la réalité de la division s'est maintenue dans les
discours et dans les pratiques de coopération et de financement,
qu'il s'agisse des institutions multilatérales (ONU, etc.),
bilatérales ou encore des ONG. Il convient aujourd'hui de
s'interroger sur la pertinence et l'utilité de cette division.
Certes, elle n'a pas perdu tout son sens, ne fusse que pour attirer
l'attention sur les différences culturelles entre les
sociétés du Sud et du Nord et sur
l'inégalité matérielle inacceptable qui
règne dans le monde. Les sur-consommateurs et pollueurs du Nord
doivent assumer leur responsabilité au niveau de la
planète.
Cependant, la division Nord-Sud n'est-elle
pas, par d'autres aspects, inadaptée aux faits ? L'approche
culturelle évoquée ci-dessus révèle
clairement la déficience sinon l'inanité de cette
division Nord-Sud en mettant en lumière que la question
du sens se pose sous toutes les latitudes. Le
sous-développement, abordé du point de vue culturel, est
omniprésent. En effet, le sous-développement,
écrivions-nous, est le processus d'affaiblissement de la
capacité de créer des alternatives à la situation
existante. A bien y regarder, le Nord se trouve aujourd'hui dans cette
situation. Il souffre, dirait-on, d'une sorte de fatalisme qui conduit
ses responsables politiques à répéter
inlassablement des slogans dépourvus d'imagination :
"compétitivité", croissance économique, etc. S'y
ajoutent des réflexions à caractère belliqueux
(exacerbées depuis la disparition de l'affrontement Est-Ouest ?)
sur la "guerre des civilisations" (Huntington; voir article p.48) et
sur la guerre économique.
Le triomphe néo-libéral freine
l'exercice par le Nord de sa volonté de créer et
d'améliorer la société, notamment en termes de
justice sociale, de gestion du temps libre et d'environnement. La crise
de civilisation qui le frappe trouve son origine dans une sorte de
perversion de sens où la finalité de l'économie et
de la politique se perd progressivement dans des discours
technocratiques matérialistes. Aujourd'hui, chacun sait qu'une
mutation révolutionnaire est en cours : il n'y a plus de rapport
entre la croissance et l'emploi. La croissance économique est
devenue destructrice et non plus créatrice d'emploi. Certains
observateurs (P. Viveret) estiment que le grand problème du
monde n'est plus celui de la croissance. Il devient de plus en plus
évident que l'incapacité de subvenir aux besoins humains
matériels, au Nord et au Sud (alimentation, logement,
santé, sécurité) n'est pas seulement une question
économique liée à une insuffisance de production.
Elle est liée à une déficience de redistribution
et relève, par conséquent, aussi, voire même
surtout, d'une question éthique et politique. Le
débat politique est encore obnubilé par
l'économique alors que de grandes mutations (la
révolution post-industrielle, celle du vivant en
génétique; la révolution du temps
libéré; la menace écologique, etc.) requièrent
des réponses dépassant largement le ressort de
l'économique (la production) et débouchent sur les
questions de sens (la spiritualité).
La société du Nord est
post-industrielle mais elle raisonne et agit encore comme si les
anciens paramètres apportaient une solution durable à ses
problèmes nouveaux. La question d'aujourd'hui est celle du "pour
quoi vivre?" autant que du "comment survivre ?". Cependant, le Nord
n'arrive pas à s'arracher des paradigmes économicistes
anciens et semble donc, lui aussi, guetté par le
sous-développement défini ci-dessus : perte de sens,
affaiblissement de la capacité de relever ses défis,
atrophie de la créativité, crise d'identité et
désarroi. Le taux de suicide élevé, notamment des
jeunes, la corruption des politiciens et l'usage de la drogue en sont
trois manifestations.
Le Sud de son côté
n'échappe pas à la question du sens puisqu'aussi bien
l'économique et le technique n'arrivent pas à
résoudre ses problèmes. La faim subsiste, à large
échelle, intolérable. Et l'homme, même
affamé, a besoin de "nourritures affectives", de dignité,
d'identité et de sécurité. En un mot, de culture.
Le Sud et le Nord sont donc tous deux guettés par la
déculturation et le sous-développement ainsi
défini. Cette réflexion s'est vue confirmée au
cours d'un travail de consultance réalisé par le
Réseau Cultures-Europe pour le programme LEADER de la Commission
européenne, lequel vise à financer des projets de
développement dans des régions rurales
défavorisées ou isolées de l'Union
européenne, ainsi que dans des régions industrielles en
déclin. Un responsable du Réseau Cultures fut
invité à présenter aux représentants de
groupes locaux bénéficiaires du programme LEADER
quelques-uns de ses outils d'analyse et quelques-unes de ses
définitions en matière de culture, de
sous-développement et de développement. Ce travail devait
se faire sans référence aucune aux situations des pays du
Sud ("tiers-monde") qui ont cependant conduit à
l'élaboration, au sein du Réseau, de ces outils.
L'expérience fut néanmoins concluante.
Qu'il s'agisse d'acteurs engagés dans
les banlieues pauvres de Syracuse en Sicile, dans les terres arides
d'Aragon en Espagne, d'Ardèche en France ou dans les campagnes
isolées d'Epire en Grèce, des îles
écossaises ou des montagnes irlandaises, tous disaient pouvoir
appliquer à leur réalité des concepts et
définitions proposés par le Réseau Cultures sur la
base de ses recherches dans les pays du Sud. Ce séminaire, qui
eut lieu en Espagne, se produisit peu de temps après un autre au
Zaïre consacré aux cultures locales et au
développement dans ce pays du Sud. Sur le fond, l'apport du
Réseau Cultures sur les questions de cultures et de
développement était le même qu'il s'agisse de
l'Europe ou du "tiers monde".
L'idée germa donc dans le Réseau
d'intensifier la réflexion sur la question de la pertinence et
de l'utilité de la division Nord-Sud. Il n'est pas question de
la nier complètement mais plutôt d'y apporter les nuances
que commande l'observation de la réalité. Ce travail
présente deux intérêts.
Le premier intérêt consiste
à poser les questions à un niveau planétaire :
production-distribution des biens matériels; paix et
sécurité (y compris nucléaire);
écologie; criminalité; drogue et réseaux mafieux.
Cette réflexion doit nécessairement déboucher sur
la question du sens.
Le deuxième intérêt de ce
travail consiste à chercher à favoriser l'aide mutuelle
et la collaboration entre les agences et experts en
développement qui, à ce jour, se spécialisent soit
dans les problèmes du Sud soit du Nord. Les animateurs de rue
à Glasgow ou dans les quartiers marocains de Bruxelles
gagneraient à échanger leurs expériences avec un
travailleur social de La Paz ou une association faisant de la
conscientisation à Hyderabad ou Nairobi.
Quant au nombre croissant d'occidentaux qui
interviennent désormais en tant qu'experts dans les pays de
l'Est, ne seraient-ils pas bien inspirés d'étudier les
expériences de développement dans
l'hémisphère Sud autant que dans le Nord, tant il est
vrai que l'ancien Deuxième Monde est véritablement un
lieu intermédiaire à bien des égards, entre le
Nord et le Sud ?
Le Réseau Cultures invite largement
toute personne intéressée à participer à ce
débat. Un premier contact épistolaire ou de vive voix
permettrait de se mettre d'accord sur le type de contribution à
apporter. La réflexion en commun sur ce thème sera
alimenté par le séminaire international à tenir en
décembre 1995 (voir p. 29).
Thierry Verhelst
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