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Ce qui suit est le rapport du Colloque tenu
à Port-au-Prince, Haïti, en octobre 1990 sur le
thème ci-dessus mentionné. Ce colloque, suivi par une
cinquantaine de représentants d'ONG haïtiennes était
organisé conjointement par l'ONG haïtienne COHAN-BRD et par
le Réseau Sud-Nord Cultures et Développement. Ce rapport
a "dormi" cinq années durant dans nos cartons, une lourde
dictature néo-duvaliériste pesant sur le pays.
Aujourd'hui, avec le retour du président Jean-Baptiste Aristide,
la société civile respire et les ONG peuvent envisager de
passer à nouveau de l'aide d'urgence à des actions plus
structurelles. Le texte ci-dessous reprend donc son actualité.
Cultures et Développement - Quid Pro Quo veut, en le publiant,
saluer tous ses lecteurs et amis en Haïti en leur souhaitant de
pouvoir oeuvrer pour la paix, la justice et la dignité pour tous
dans leur pays si beau, si cher, si éprouvé.
Un des coordonnateurs du Réseau
Sud-Nord Cultures et Développement (Bruxelles), introduisit les
travaux par la question qui constituait le titre du colloque "Pour la
culture du développement ou le développement de la
culture ?". Il précisa le caractère strictement
occidental du concept de développement et définit le
sous-développement "comme un processus de destruction des
possibilités de solutions alternatives" (S. Latouche), lequel
risque de conduire finalement au dépérissement du sujet
collectif, donc à l'inertie et au fatalisme. Il proposa en lieu
et place d'un développement imitatif, "un processus autonome et
populaire de récréation spécifique à chaque
peuple et répondant aux défis contemporains".
Cette définition exclut le
passéisme qui idéalise les jours anciens et le
culturalisme qui tente d'exclure les facteurs extérieurs. Pour
le Réseau Sud-Nord, la culture est un dynamisme donateur de
sens. Réinterpréter sa culture ancestrale, la
débarrasser de ses "alluvions de classe" (J. Ziegler) ou
créer une nouvelle culture autochtone est la condition sine qua
non de la self-reliance. Sans ce processus créateur, les peuples
risquent de disparaître comme sujets autonomes de l'histoire dans
la tourmente idéologique actuelle et le raz-de-marée
néo-libéral dépourvu de sens profond. La culture
est motrice des luttes populaires et d'alternatives sur les plans
économique, politique, technologique, etc...
Les O.N.G doivent se
débarrasser de leur ethnocentrisme, de leur regard encore
réducteur (économisme, productivisme, conscientisation
idéologisante etc..), mettre en question également leur
concept de projet et de partenariat (avec qui ?) et même de
solidarité (est-elle réciproque ?). Mais favoriser la
recherche action en milieu rural et peri-urbain.
Ni romantisme, ni indigénisme mais
création continue
Laënnec Hurbon, Haïtien, directeur
de recherches au C.N.R.S français et professeur à
l'Université Quisqueya d'Haïti (auteur de "Dieu dans le
vaudou haïtien" Payot 1972, "Culture et dictature en Haïti :
l'imaginaire sous contrôle", l'Harmattan 1979, "Comprendre
Haïti : essai sur l'Etat, la nation, la culture," Karthala
1987 etc ... ) fit son intervention sur le thème : Culture,
Religion et Développement. Il signala la crise culturelle
très aiguë d'aujourd'hui, l'intérêt actuel des
intellectuels engagés pour cette question qui jadis avait
été abandonnée aux protagonistes romantiques
("négritude") voire dictatoriaux ou fascistes ("noirisme" et
autre indigénismes fondamentalistes). Contrairement aux
anthropologues qui acceptent la différence culturelle, mais
comme une étoile morte, et pensent que celles du tiers monde
sont condamnées à s'occidentaliser, Hurbon déclare
qu'il n'y a pas de société sans culture propre. Il faut
savoir différencier les normes universelles des traditions
spécifiques. Abordant Haïti, il insista sur le
caractère unique de ce pays : sa tradition est restée en
Afrique. Les esclaves furent déracinés par la
modernité occidentale puis accédèrent à la
liberté dans cette même modernité occidentale. Face
à l'oppression exercée par le pouvoir colonial puis par
une élite nationale aliénante, il eut la culture du
marronage. ("Le marron" est un esclave en fuite qui recrée une
vie libre en dehors de l'oppression). Il y avait aussi la religion
afro-américaine (vodou) mais elle est en crise et ne peut plus
offrir seule les mécanismes nécessaires de
résistance à l'Etat spoliateur et à la
transnationalisation des besoins.
Cela explique le succès des sectes
protestantes qui rendent les esprits vodou "diaboliques" et
responsables des malheurs du peuple haïtien.
Quatre attitudes se dessinent face à la
culture :
1) Elle est considérée
archaïque, infantile. La vision techniciste de la raison
instrumentale conduit à la moquerie face aux croyances. C'est
l'impasse de l'ethnocentrisme.
2) Elle est étudiée comme pierre
d'attente du développement. La culture est
instrumentalisée pour faire réussir le projet occidental.
C'est la manipulation.
3) Elle est constituée en
différence irréductible dans un "différentialisme"
fanatique. Tout ce qui vient de l'étranger est mauvais. C'est
l'indigénisme fondamentaliste.
4) Elle est création continuelle, lieu
de production de sens. Elle a une valeur en soi, elle est une matrice
ineffable.
Prendre en compte le culturel et le religieux
conduira les ONG et experts à rejeter la philosophie du bonheur
qui consiste à croire que les gens veulent seulement manger
davantage. Contrairement au projet Nord Américain pour
Haïti qui ne vise qu'à donner de la nourriture, Hurbon
propose le droit à la revendication, à la liberté
de choisir et d'exprimer son propre projet social à partir d'un
renouveau de l'identité culturelle et religieuse.
Le non-développement est une culture
Gérard Barthélémy,
professeur à l'Université d'Etat d'Haïti, expert en
lien avec la CEE et auteur de "Pays en dehors, Essai sur l'univers
rural haïtien", CIDIHCA, 1989, développa le thème
"le non développement est une culture". Pour lui la culture est
l'infrastructure et l'économie la super structure. C'est la
culture qui détermine les choix de vie d'une
société et dans ces choix il y a aussi l'économie.
Avant d'entrer dans le cas haïtien, il parla des théories
qui traitent des économies précapitalistes. Marx, dit-il,
avait bien vu qu'il existait d'autres formes d'économie avant le
capitalisme. Mais faute d'analyses suffisantes, il qualifia ces autres
cultures économiques de "pré-capitalistes". Plutôt
que de définir une économie par ce qu'elle n'est pas, il
vaut mieux l'aborder en elle même, comme "mode de production
domestique". En particulier, dit Barthélémy, il convient
d'examiner comment est arbitré le choix crucial de toute
société entre la production d'un surplus
économique et la sauvegarde de l'égalité sociale.
Les sociétés non capitalistes redoutent et
contrôlent parfois rigoureusement l'accumulation de surplus.
Celui-ci peut nuire à l'égalité en allant
s'accumuler soit dans des mains privées (enrichissement
individuel), soit au profit d'un pouvoir politique (autorité,
Etat, etc ...). Les travaux d'auteurs tels que Pierre Clastres et
Marshal Sahlins démontrent que les sociétés ont
assuré par ce biais leur reproduction depuis des
millénaires.
Ce système "égalitaire" se
caractérise selon G. Barthélemy par:
1) La loi de la quantité optimale
de production. Selon cette loi, la société produit
moins qu'elle ne pourrait le faire. Elle s'efforce à ne produire
que ce qui est consommé. S'il y a surplus, il est
géré collectivement, car il s'agit de "la part maudite"
(George Bataille), celle qui engendre l'individualisme, le pouvoir, les
inégalités dangereuses et les conflits sociaux. Ce
surplus sera conservé en partie comme réserve en cas
d'accident (sécheresse), soit rapidement consommé par des
pratiques de potlatch, de dépenses de prestige, de sacrifices,
de fêtes somptueuses, construction de temples, etc ... Dans la
tradition haïtienne, cette "auto régulation" paysanne
jouerait à fond : on conserve une certaine marge de
sécurité par exemple en gardant un territoire à
disposition ("Terre d'Etat"), on sous-utilise le sol (jachères,
systèmes extensifs à rotation) et on sous-utilise la main
d'oeuvre. Cette dernière méthode relève d'ailleurs
d'une deuxième loi, à savoir :
2) La loi du travail comme facteur
invariant de production. Le travail est craint non
seulement parce qu'il est pénible (fainéantise) mais
parce qu'il peut conduire à un surplus dangereux s'il devient
trop intensif. Il faut contrôler l'emploi du temps de chacun. Le
travail en commun (appelé "combite") ne sert pas à
augmenter la production, mais plutôt à la contrôler.
Il s'accompagne d'ailleurs de musiques et de dépenses
improductives.
3) "La constante de Chayanov" qui veut
que la disposition d'une communauté à travailler est en
relation inverse à la productivité ou l'efficacité
du travail qu'elle fournit. (Cette loi a été
élaborée par le chercheur soviétique dans les
années 20 et 30 en étudiant l'économie rurale
russe pré-révolutionnaire, dans la "Théorie de
l'économie paysanne".) C'est une loi anti-accumulation.
Des recherches faites en Haïti montrent
que le temps consacré au travail n'excède jamais les 25%
du temps disponible (Voir à ce sujet un extrait dans "Cultures
et Développement -
Quid pro quo", no. 3/4, p. 17, intitulé
"La loi de Chayanov en Haïti). Il ne s'agit pas de
fainéantise, ni de chômage déguisé ou
informel, mais d'un choix délibéré.
Gérard Barthélemy aborda ensuite
la question du développement. Si on estime qu'il "suffit" de
travailler plus et donc d'augmenter le surplus (alimentaire et autre)
et qu'on tente d'imposer cette attitude, on bouleverse tout, on
supprime un mode de vie, un choix de société, une
culture. C'est une révolution. Le travail intensif implique
aussi un autre rapport à la terre: on ne peut plus pratiquer les
jachères, on doit soi-même transformer la terre par plus
de travail, plus d'eau, plus d'intrants. "L'autorégulation
paysanne", c'est que chacun contrôle la production de son voisin
sur base des grandes valeurs communes (l'égalité). Le
développement, par contre, exige de s'organiser selon ses
valeurs à lui (liberté du marché, liberté
de s'enrichir individuellement, etc ... ). La sécurité de
la tenure foncière, la propriété privée
sûre et permanente, sont la condition de l'agriculture intensive
et du développement tandis que la paysannerie valorise la
précarité de l'accès à la terre, la
mobilité, l'indivision de la propriété collective
(le lakou). Il y a conflit frontal entre ces deux cultures.
Les propos stimulants de Barthélemy
conduisirent à un débat très riche. Certains lui
reprochèrent de figer la situation de la paysannerie
haïtienne par un regard trop exclusivement ethnologique. Le refus
du paysan haïtien de produire un surplus serait dû surtout
à sa volonté de résister à l'Etat
spoliateur et aux pouvoirs locaux qui s'emparent de toute richesse
visible. Ils lui reprochèrent également d'occulter les
causes extérieures de la pauvreté.
Mais Gérard Barthélemy
rétorqua qu'il est parfois trop facile de voir la faute ailleurs
qu'en soi.
De son coté, Thierry Verhelst fit un
plaidoyer en faveur de la reconnaissance de la complexité du
réel social qui ne se laisse pas enfermer dans des
systèmes de causalité univoque (qui tentent d'expliquer
tout à partir d'une seule cause). De même, Laënnec
Hurbon démontra que l'Etat et le marché
codéterminent, avec la culture, la réalité sociale
paysanne d'Haïti. Haïti n'est pas, contrairement aux
sociétés étudiées par Clastres (p.e. les
Yanomami), une société non occidentale; elle est
née de la traite, donc de la modernité européenne.
Le paysan a créé une culture, mais face à
l'esclavage, à la plantation, à l'Etat, aux macoutes.
Gérard Barthélemy confirme l'apparition de
l'auto-régulation en Haïti comme une réaction du
paysan face à la plantation, à l' Etat, donc
à des manifestations de la modernité.
Face au choix de société
présenté selon le schéma Liberté (moderne)
- Egalité (traditionnelle), ne doit-on pas proposer en
troisième instance la Solidarté ? C'est la question
cruciale posée par un intervenant. Cette solidarité
permettrait de "risquer" l'accumulation en favorisant le travail en
commun, le contrôle de la production du surplus et l'intervention
collective pour la répartition du surplus. Selon cet
intervenant, la paysannerie de 1990 voudrait une Nouvelle
Egalité fondée sur l'accumulation. Mais cet idéal
Egalité - Solidarité - Liberté pour l'accumulation
n'est-il qu'une vue de l'esprit ? Ou est-il réellement le germe
d'une alternative ?
Les séances du colloque furent
rehaussées par le chant, la danse, le mime et le
théâtre d'un admirable groupe d'animateurs en milieu
populaire dénommé "Pye Poudré" animé par
Paula Clermont-Pean. Ce groupe sut, par la force de la
métaphore, modérer les ardeurs de la dialectique des
concepts. Cette approche de la réalité sociale moins
abstraite, plus poétique, renferme sans doute une
leçon...
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