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Tout ce qui précède
imprègne l'entreprise. Approfondissons ici quelques
éléments : l'approche du profit, du marché, du
travail, de l'outil (la maintenance), la direction (la conception de
l'autorité), la gestion du personnel (embauche, promotion,
résolution des conflits), et les modalités de formation
et d'apprentissage.
Le profit
Si la notion de profit n'est certes pas
absente, elle n'est pas non plus illimitée. En Occident, le
gestionnaire du capital anonyme d'une entreprise du même nom (la
S.A.) est condamné à accumuler sans fin, en toute
rationnalité économique et donc sans affectivité.
Ce capital est abstrait, autonome. Dans la gestion africaine, il existe
un ordre des priorités. F. R. Mahieu cite la communauté
d'abord, puis la subsistance, enfin le profit. Les relations sociales
et la sécurité l'emportent sur le gain, l'homo socialis
sur l'homo economicus, les obligations sociales sur la
productivité. C'est le "welfarisme africain" (H. Zaoual). La
redistribution limite la capitalisation (A. Henry).
Ce système de droits et obligations
communautaires, s'il assure un minimum de sécurité, peut
paralyser gravement l'esprit d'initiative et d'accumulation en
redistribuant les richesses par d'innombrables transferts (en argent,
en services, en temps) (I. Sidibe) et en étouffant le goût
du risque et la "saisie des opportunités" selon la logique du
profit capitaliste (G. Dokou).
Ainsi, une entreprise togolaise
prospère et employant plus de 1.000 personnes finit par
péricliter. Le diagnostic qu'en fit G. Dokou touche notamment
à l'importance débilitante de la redistribution du profit
aux dix épouses et innombrables enfants et neveux du patron ("Il
faut que les gens sachent que je n'ai pas gardé l'argent pour
moi" se dit le chef d'entreprise).
Autre exemple : les Haoussas. Ceux-ci sont
capables de réaliser d'immenses bénéfices puis de
dépenser leur fortune en un instant, dans une sorte de "potlach"
ostentatoire (mot de la langue amérindienne nootka : don de
richesses traditionnelles considérables par rivalité ou
goût de provocation) dès qu'ils se sentent
défiés. Ils gagnent à l'occidentale et
dépensent à l'africaine
Pour comprendre l'approche traditionnelle du
profit, il faut se rappeler ce qui a été mentionné
précédemment sur le primat du relationnel sur le gain
pécunier (point 2.1.4 et 2.1.5). Mais pour rendre compte de ce
qui se passe aujourd'hui en Afrique, il faut rappeler le
caractère métissé de la nouvelle culture africaine
où s'entrelacent les réflexes individualistes et
communautaires, modernes et traditionnels. Il y a dans le profit une
composante qualitative, symbolique (prestige, autorité,
relations) et une partie quantitative, monétaire (I.P.
Laléyê). Dans les entreprises de l'économie
populaire chilienne, on signale de même qu'on n'y cherche pas
uniquement le profit et l'accumulation mais aussi la valorisation du
travail et de la solidarité (L Larraechea, M. Nyssens).
Le principe du respect communautaire est
antérieur au "self-interest" utilitariste. Ceci signifie que le
calcul utilitariste peut se développer dans l'entreprise, mais
reste subordonné à l'impératif communautaire et au
besoin de sécurité. Ainsi le Mukongo du Zaïre et du
Congo se sent, partout où il est, relié à son
terroir par un sentiment d'attachement indéfectible. L'exode
vers les villes ne supprime pas ce sentiment. L'accumulation
individuelle est l'objet de redistribution par de multiples transferts
communautaires, lesquels sécurisent à la fois le groupe
(qui dispose d'un notable puissant sur qui compter) et l'individu en
question (il a démontré son attachement à sa
communauté, ce qui lui vaut prestige et autorité) (B.
Nsumbu).
Faute de jouer ce rôle, l'entreprise est
l'objet d'une stratégie de prédation : "on vise non
pas à entreprendre mais à prendre" (H. Zaoual). On
enregistre alors fuite des responsabilités et gaspillage (G.
Dokou) et un manque d'esprit d'entreprise dans l'ensemble du personnel
(L. Sidibe). Même dans les entreprises privées, "l'esprit
fonctionnaire" prévaut (Colloque Centre Djoliba). L'entreprise
n'est alors qu'une "vache laitière" (id.)
L'entreprise n'est pas d'abord appelée
à faire du profit mais à offrir à ses
employés un environnement social à la fois convivial et
sécurisant. L'entreprise africaine doit faire la preuve qu'elle
est capable de résoudre les problèmes de l'ensemble de la
communauté des employés. Elle n'est pas un microcosme
isolé (H. Zaoual).
"Les Africains veulent une économie
soumise à la société et non l'inverse" (id.)
Le marché
Dans la culture de maîtrise et de
prévision propre à l'Occident, on analyse le
marché et on tente de prévoir le comportement des
consommateurs. L'ensemble des apports et des débouchés
fait l'objet de calculs. Il y a des "études de marché".
Il en va différemment de
l'opérateur africain. Le marché pour lui consiste en un
ensemble de contacts humains. Ils constituent un secret qu'il ne faut
pas divulguer. Ce qui relève du marché et de ses
réactions futures ne se met pas sur papier. Si le "marketing
expert" veut une telle étude, le commerçant africain n'en
veut pas.
Le travail
Les remarques ci-dessus concernant le profit
permettent de situer avec plus de clarté l'approche africaine du
travail : il n'y a pas de relation spontanée entre travail et
enrichissement.
Le caractère décontracté
del' approche du temps, couplé à l'importance vitale
du groupe et de ses obligations, explique la proportion très
importante de temps accordée aux multiples fêtes, rites et
cérémonies funéraires qui requièrent la
présence du lignage tout entier (L. Sidibe). Ce qui aux yeux de
l'occidental apparaît comme du loisir prend souvent le pas sur le
"travail". Pour les Africains, ce temps est "investi" dans des
relations sociales. Le temps sert à la vie sociale au moins
autant qu'à la production matérielle.
Le travail routinier qui freine la
gaieté des contacts et qui se déroule dans
l'indifférence voire le mépris heurte l'Africain
attaché à son honneur et donc aux encouragements et
récompenses (L. Sidibe, A. Henry).
L'outil et sa maintenance
Comme chacun sait, l'entretien ou la
maintenance des équipements et outils laisse fort à
désirer. L'Afrique est jonchée d'équipements
coûteux et sophistiqués qui rouillent à demi
détruits sous la pluie tropicale. Leur temps d'utilisation fut
anormalement bref. Les trente ordinateurs mis à disposition des
étudiants d'une université d'Afrique de l'Ouest ont
été mis hors d'usage en deux ans de temps ! Certains
parlent d'un véritable gâchis technologique. Pourtant
l'outil traditionnel est très bien entretenu. Le couteau du
vannier est parfaitement aiguisé et connaît une
remarquable longévité. S. Latouche rapporte que parmi la
communauté de Kaedi en Mauritanie, l'outil agricole produit par
le forgeron malinké est l'objet de respect et d'une fine
appréciation de l'art et de la maîtrise mis en oeuvre. On
peut gager de la longévité d'un tel objet.
Ce qui garantit l'attachement de l'homme
à l'outil et donc son entretien c'est "l'âme" dont est
dotée cet objet. Il faut que l'utilisateur installe en quelque
sorte, dans son outil, un "génie", une présence qui fera
ensuite l'objet de son attention et de ses soins. Les outils sans
âme ne sont pas entretenus tandis que ceux qui en ont deviennent
précieux et dignes d'entretien soigneux.
La culture de la maintenance que I'UNESCO se
charge d'étudier et, si possible, de diffuser en Afrique doit
sans doute être approchée à partir de cette
conception "animiste" de l'outil.
On s'interrogera dès lors sur la
possibilité de doter la machine en usine d'une telle
présence. Il semble que cela pose de grands problèmes :
la machine est animée... par 'l'esprit du Blanc". Loin de
susciter l'entretien de l'outil, cette présence serait
plutôt objet de crainte, de dérision ou, au contraire, de
confiance excessive, laquelle rendrait l'entretien inutile.
Dans la mentalité (néo)
traditionnelle, l'outil de production qu'est la machine possède
une caractéristique très particulière : elle
tourne toute seule, animée par une énergie interne,
tandis que l'outil normal (p. ex. la houe, la machette) est
actionné par l'homme. Son rôle est de prolonger l'effort
humain et non de le remplacer. Cette particularité de la machine
renforce l'idée d'une présence qui serait
différente, incompréhensible voire magique, et
liée aux expatriés, donc étrangère.
Il faut ajouter à ce problème de
fond concernant la maintenance, celui que pose la faiblesse de la
prévision évoquée précédemment.
Enfin, il convient de noter que les soins dont
font l'objet les outils dotés d'une "âme" ne sont pas
nécessairement ceux que requièrent la machine ou l'outil
à l'occidentale. Ainsi la maintenance jugée par le
chasseur africain appropriée pour son fusil consiste à le
frictionner amoureusement avec du sang de coq. Hélas, ce
traitement n'est guère recommandable pour un ordinateur. On ne
peut donc appliquer sans médiation l'entretien des outils
traditionnels à la "maintenance" des équipement
technoloques modernes.
Concluons ces considérations sur le
traitement très différent réservé aux
outils en Afrique par une distinction sans doute utile. A l'instar de
la distinction introduite pour l'argent, ne peut-on penser qu'il y a
des outils "chauds", portés en quelque sorte par les entrailles
symboliques d'une société ? Par contre, l'outil
importé, dont l'origine est mal connue, dont on devine qu'il fut
produit machinalement, serait l'outil "froid", inanimé, "l'outil
du blanc".
Si la croyance en une présence dans
l'outil en favorise l'entretien, elle en freine peut-être
l'évolution. Outre la résistance au changement
déjà notée, cela serait dû au fait que toute
modification ou évolution de l'outil de production
entraîne nécessairement un changement dans la structure
sociale.
L'usage de certains outils est
réservé à une caste donnée. Ainsi, certains
métiers modernes s'exercent encore par ceux qui appartiennent
à une caste ou ethnie spécialisée depuis toujours
(I.P. Laléyê). Certains métiers modernes se situent
donc dans le prolongement d'un métier traditionnel (id.). Par
contre, de nouveaux métiers échappent au contrôle
social des castes et des structures communautaires du fait de la perte
de maîtrise de celles-ci, du savoir et de ceux qui assurent la
transmission de nouvelles techniques (H. Panhuys).
La direction
Le caractère magico-religieux ou
socio-politique traditionnel du pouvoir a certes disparu dans
l'entreprise actuelle. Cependant, la figure du chef reste puissante
(I.P. Laléyê). Le pouvoir du directeur africain est
exercé sur le mode centralisateur, sans partage, donc avec une
grande distance hiérarchique. Le chef délègue peu
ses pouvoirs. Il est consulté pour le plus infime détail.
L'héritage colonial, la tradition mais surtout la perversion de
la coutume et l'exercice dominateur du pouvoir par les dirigeants
nationaux contribuent à expliquer le caractère
autoritaire du patron. Il jouit de l'image quasi mythique de "chef"
(I.P. Laléyê, E. Kamden) ou du patriarche, même s'il
est très jeune (B. Nsumbu). La dynamique des relations
supérieurs-subordonnés constitue une des dimensions
fondamentales des pratiques de gestion en Afrique. La
représentation du pouvoir fondée sur l'importance du
prestige et de la puissance, et la distance hiérarchique entre
supérieur et subordonnés sont des faits marquants de
l'entreprise africaine, quelle qu'elle soit (id.).
Cependant, le chef autoritaire n'est pas
tyrannique. Le bon chef est considéré comme tel à
cause de son art de consulter son personnel et de le respecter. Il doit
être proche, à l'écoute, modeste, aimable,
indulgent, compréhensif. Il doit chercher le consensus et
pratiquer le dialogue. Le patron se doit de résoudre les
problèmes de ses subordonnés, non seulement ceux qui sont
liés au travail mais aussi ceux tenant à sa vie familiale
ou personnelle. Il est un "autocrate éclairé" dit Henry
Bourgoin. On lui obéit comme des fils car il est le père
on attend de lui un comportement paternaliste. Sa paternité,
loin d'être tyrannique, est protectrice (R. Zghal, I.P.
Laléyê, E. Kamden, I. Sidibe, Djoliba, G. Dokou).
Dans la culture arabo-musulmane du Maghreb, on
répugne à être serviteur. L'égalité
affirmée par l'Islam et la dignité qu'on en retire et que
renforce la culture populaire conduit à considérer le
salariat comme une forme de servitude. Seul l'exercice paternaliste du
pouvoir parvient à corriger cette image la relation de fils
à père en est une de subordination certes, mais dans la
dignité (R. Zghal).
Côté subordonnés, il y a
une tendance à rejeter le pouvoir hiérarchique formel
fondé sur le principe bureaucratique du savoir
spécialisé et du règlement (R. Zghal), ce qui
rappelle ce qui fut écrit précédemment sur
l'importance des relations personnelles et de l'affectivité. "Le
commandement pour être opérationnel dans un tel contexte
s'appuiera davantage sur la qualité des rapports sociaux bien
plus que sur les réglementations ou la compétence" (id.).
Cependant, la connaissance et la
compétence, voire le charisme et l'ascendant personnel du chef,
davantage d'ailleurs que l'argent, tendent à devenir une source
de légitimité (I.P. Laléyê). La nouvelle
techno-science est auréolée d'une autorité
indiscutable qui renouvelle la notion d'autorité. Si
l'ethno-anthropologie classique rencontrait l'autorité due
à la connaissance technique au carrefour du religieux, du
politique et de l'économique, la socio-anthropologie actuelle se
devra d'isoler le savoir-faire technique parmi les principaux vecteurs
de l'autorité (id.). D'ailleurs, l'intervention d'un Marabout
traditionnel pour régler un problème d'autorité
dans un garage parait inopportun voire saugrenu : "le Marabout ne sait
pas ce qui se fait ici" (I.P. Laléyê).
Autre source de respect de l'autorité,
l'âge. Certes, l'Afrique connaît un rajeunissement
spectaculaire : les vieux se font rares, si bien que
l'élément âge a perdu un peu de sa pregnance. Il
est permis de se demander s'il n'est pas partiellement remplacé
par le choix d'un "aîné social" respecté comme tel
indépendamment de son âge biologique, notamment par ceux
qui sont originaires du même terroir (E. Ndione, id.). La
relation de l'aîné au puiné demeure de toutes
façons un élément constitutif de l'autorité
dans l'entreprise : la croyance en la supériorité de
l'aîné et le droit d'aînesse ont la vie dure (id.).
L'importance reconnue aux anciens peut même conduire à
l'établissement d'un conseil des vieux qui entoure le patron.
L'argent sous forme de salaire crée
évidemment une dépendance économique suffisamment
déterminante pour qu'il soit une raison d'obéissance
à l'employeur. L'argent est en train de désacraliser
l'autorité traditionnelle : des femmes, des cadets, des
"castés" accèdent ainsi à des positions
d'autorité. "Il serait intéressant d'enquêter
systématiquement sur la façon dont l'argent contribue
à fonder l'autorité" (id.).
D'une manière plus
générale, il faut noter la crise de
légitimité qui frappe l'autorité en Afrique et qui
est due à la concurrence exercée par différentes
sources d'autorité: la coutume, le charisme personnel, la
compétence, l'argent, la délégation de pouvoir par
l'Etat ou toute autre instance supérieure. Cette crise-là
est doublée d'une crise des contre-pouvoirs habituels :
recherche du consensus, palabre, cohésion sociale au sein de
lignages ou fraternités religieuses, etc. Cette double crise
entraîne des formes exacerbées de contre-pouvoir, en
particulier la sorcellerie (maraboutisme). Cette évolution
entraîne un mode d'exercice, du pouvoir qui apparaît (en
tous cas aux yeux de "l'expert" occidental) à la fois trop
faible et abusif.
Le besoin d'harmonie sociale, l'aversion au
risque et la recherche du consensus ne favorisent évidemment pas
l'expression frontale des différends. La critique directe du
patron est malaisée et ressentie comme
quasi-blasphématoire (E. Kamden). Comme la société
a tendance à anesthésier toute situation conflictuelle,
le patron a, de son côté, peur de "mal noter" (Djoliba).
Tout ce qui précède confirme en
tous cas la notion d'enchâssement de l'économie : le chef
d'entreprise, avant d'être un acteur économique, est
"l'aîné social", un "chef".
(…)
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