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APPUYER L’ENTREPRISE DANS L’ECONOMIE POPULAIRE
L'économie populaire dite informelle constitue-t-elle une alternative à l'économie formelle et un modèle à promouvoir? Est-ce une solution pour l'Afrique ? Les opinions divergent sur ces points.

Approches constrastées de l'économie populaire

Economie-refuge ?

Pour les uns, rétifs à l'égard de toute idéalisation "culturaliste" de la tradition, l'Afrique ne saurait relever le défi du nécessaire développement sans avoir recours aux valeurs universelles même s'il y a lieu de ne pas sous-estimer l'intérêt de l'économie populaire au niveau micro-social et de ne pas déconnecter la rentabilité de la dimension humaine (A. Henry, G. de Villers, G. Dokou). Il existe des contraintes universelles, notamment celles engendrées en Afrique par le déséquilibre entre production et démographie. En créant leur sous-développement, la domination occidentale a imposé aux pays africains le besoin de changer radicalement, de "rationaliser" au sens wébérien l'économie et l'entreprise, d'embrasser l'efficacité, la calculabilité, les normes objectives. Les sociétés pleines de la tradition évoquées par J.J. Simard sont aujourd'hui "ébréchées". Par ailleurs, certains estiment que l'informalité n'est qu'une étape, féconde certes mais temporaire, sur la voie d'une indispensable formalisation : seules la forme et la règle permettent d'éviter la violence (G. de Villers).

L'économie-remède?

Pour d'autres, il n'en demeure pas moins que l'entreprise formelle, conçue et gérée à l'occidentale est généralement inefficace, et cela, faute d'être authentique. Le besoin urgent de changement ne saurait être rencontré utilement par l'imposition d'un modèle extérieur. L'échec de 40 ans de poli- tiques de développement nous enseigne la prudence à l'égard des universalismes des sciences économiques et sociologiques et du développement, qui camouflent trop souvent du simple euro-centrisme. En économie comme en gestion, on ne peut perdre de vue le substrat culturel (R. Zghal) quelles que soient les contraintes. D'ailleurs, n'est-il pas vrai que "la modernité n'est jamais aussi sensée que lorsqu'elle tire sa force d'une haute tradition" (A. Henry) ? "Froides" (P. Muamba), voire même "monstrueuses" aux yeux de ses employés, "combinaison mal effectuée et mal comprise de deux systèmes" (idem), les entreprises restent comme un corps étranger, un paquet occidental parachuté dans des sites symboliques qui le rejettent soit par inertie et non-participation, soit par phagocytage et perversion de sens (H. Zaoual). L'entreprise formelle, extravertie par la logique économique (néo) coloniale, l'est aussi pas sa culture, trop "rationnelle" et "froide". Faute d'attirer la loyauté et l'adhésion, elle devient le lieu de la corruption et du clientélisme fondés parfois sur ce qu'un auteur appelle une "culture immorale de nouveaux riches", un milieu où sévissent "l'inégalité, l'oppression, les intérêts de clans et la perversion des valeurs culturelles africaines" (E. Bahigiki). "C'est parce que l'inventivité, la créativité sociales ont déserté une sphère officielle où règne l'immoralité, elle-même sans doute très liée au mimétisme à l'égard de certaines valeurs de l'Occident et qu'elles se manifestent seulement dans la sphère de "l'informel" que celle-ci peut apparaître porteuse des seuls espoirs" (G. de Villers).

L'économie des pauvres est, pour ses défenseurs, un utile correctif de l'économie à l'occidentale (dite formelle) car elle satisfait des besoins que cette économie n'est pas en mesure de combler. Plus qu'un simple refuge, elle est devenue le deuxième pourvoyeur d'emploi après l'agriculture, occupe une part importante (un quart environ) de toute la population active et offrirait de 35% à 85% des emplois urbains. On pourrait parier de 60 à 80 millions "d'informels" en Afrique noire, contribuant de 15 à 30% du PIB national (Bahigiki, Panhuys). Cette économie est analysée comme étant performante et dynamique sur le plan de la qualité, des prix, autant que sur celui de l'emploi (I. Sidibe). Cette économie populaire est même saluée comme la base d'une culture nouvelle fondée sur la fierté de vivre ensemble et solidaires, de vivre voire de s'enrichir de manière indépendante, grâce à un travail créateur qui donne un sens à la vie (Bahigiki).

Altemative sociale ?

Enfin, certains auteurs y voient, entre la tradition perdue et la modernité inaccessible (et trompeuse par ailleurs), l'avènement d'une authentique culture postmoderne où l'Africain serait ingénieux sans être ingénieur, industrieux sans être industriel, entreprenant sans être entrepreneur (S. Latouche). Il ne s'agirait pas de bricolage en instance prolongée de légitimation (E. Ndione) ou en situation de transition indéfinie (F. Houtart) mais de production d'un sens nouveau qui donne aux acteurs de "l'informel" un statut plein et positif, une entière légitimité (S. Latouche). On oppose à "l'école du management" (occidentaliser en gardant un quelque chose d'africain) "l'école des naufragés du développement" : "Il y a d'authentiques experts populaires comme il y a une authentique culture postmoderne des naufragés du développement. (…) Cette société de naufragés qui se construit en marge de l'économie mondiale et du système politique national-étatique est, dans une certaine mesure, une société contre l'Etat comme elle est une société contre l'économie." (idem). Autant la logique absolue du marché engendre le désespoir (P. Van Durme), autant les institutions "informelles" sont capables de fonctionner et de rendre espoir (M. Nyssens, S. Larraechea, E. Ndione). Certes, il n'y a pas lieu de parler d'une alternative unique mais d'une pluralité d'alternatives. L'important c'est le cheminement multiforme des gens.

 Répression, appui, ou développement spontané

Il y a dans donc l'approche du phénomène dit informel une gradation allant de l'opinion la plus négative à l'appréciation la plus positive. Les politiques d'intervention dépendent évidemment de cette position de principe préalable.

Pour les tenants de la thèse universaliste et développementaliste la plus extrême, fondée sur l'évolutionisme et le caractère univoque et nécessaire de la modernisation, ce "secteur informel" n'est qu'une séquelle d'un monde en voie de disparition par intégration dans la logique capitaliste. Cette évolution doit être encouragée par tous les moyens : formation professionnelle, crédits, développement de l'emploi salarié dans le secteur moderne, etc. L'échec du développement et la prise de conscience du caractère massif et peut-être durable de "l'informel" conduit pourtant certains auteurs à distinguer les micro-entreprises évolutives - qu'il faut aider - de celles qui, "involutives", sont jugées sans avenir (H. Panhuys).

D'autres estiment qu'il faut se résoudre à considérer tout le secteur "informel" comme un phénomène global et durable. Il convient donc de l'épauler car il permet à des millions de pauvres de survivre alors que le secteur formel s'avère incapable de les intégrer.

Enfin, d'autres encore voient dans cette économie populaire l'ébauche d'une alternative économique et sociale et certains estiment qu'il serait plus prudent de ne pas vouloir l'aider de peur de "formaliser"' ce secteur et de l'intégrer dans un monde formel dont l'efficacité est déplorable et dont l'avenir est jugé négativement. De manière à laisser libre cours à la créativité populaire, mieux vaut, pour ces auteurs, ne rien faire du tout ou alors n'intervenir qu'avec une extrême prudence. De toutes façons, les programmes d'appui fondés sur la professionnalisation ne touchent pas les plus nécessiteux, disent-ils, et vont favoriser ceux qui, entrés dans une logique professionnelle, "sont déjà en marge de l'informel" (S. Latouche).

Bien qu'aucun gouvernement n'ait à ce jour de politique globale cohérente à l'égard de l'économie populaire, on peut distinguer une attitude répressive (le Burundi de Bagaza, l'Algérie), laxiste (en vogue actuellement, l'Etat, sous la contrainte de la crise et des PAS, se reconnaissant incapable de répondre aux besoins des gens), et interventionniste (actions d'appui ponctuelles ou sectorielles mais généralement mal coordonnées) (H. Panhuys).

"Les Programmes d'Ajustement Structurel (PAS) ont, du fait de leur impact socialement désastreux, renforcé le développement extensif du secteur informel et sa dérive vers le tertiaire commercial et spéculatif. Gouvernants et bailleurs de fonds internationaux sont dès lors confrontés à des choix stratégiques qui modifient les attitudes précédentes en sens divers". Henri'Panhuys qui fait ce constat énumère ainsi les attitudes possibles :

- laisser le SNS s'étendre anarchiquement mais en soutenant des micro-projets dans le souci d'apporter une "dimension sociale" au PAS et en s'attachant à protéger les couches les plus démunies de la population ? Approche spontanéiste et socialement assistancielle ?

- mettre en oeuvre une politique de soutien aux petites entreprises informelles dans des filières ou segments ciblés en matière de crédit, formation, équipement, approvisionnement en matières premières, commercialisation, etc. ? Approche par filière et sectorielle ?

- chercher à "structures", "formaliser", la fraction jugée la plus dynamique des entreprises informelles afin de les intégrer dans l'économie "moderne", en laissant la masse des petits "informels" se débrouiller, avec ou sans l'aide d'ONG et/ou de réseaux assistanciels ? Approche sélective-intégrationniste avec dangers d'implosion ?

- chercher au contraire, ou simultanément, à contrôler les circuits informels pour en limiter l'expansion sauvage et en supprimer les éléments corrompus ou parasites ? Approche moralisatrice-éradicatrice comme celle pratiquée avec succès par Rawlings supprimant naguère au bulldozer le marché d'Accra, repère des spéculateurs de tout acabit ?

- favoriser le développement spontané du SNS-éponge et remède par la création d'un environnement institutionnel souple en minimisant les contraintes administratives, légales et fiscales pesant sur lui, et en dynamisant le "secteur moderne" ? Approche libérale non-interventionniste fondée sur des hypothèses non vérifiées, voire démenties, dans les faits (cfr. Lebrun, Cedaf 3/4 1992) ?

- ou au contraire, assainir et fiscaliser davantage sous la pression du FMI et de certains milieux d'affaires et politico-administratifs se sentant concurrencés, acculés ? Approche fiscaliste-légaliste ? (H. Panhuys)

 Abordons la problématique de l'aide en deux volets distincts : ce qu'il est recommandé de ne pas faire, et ce qui, au contraire, est suggéré comme type d'intervention.

(…)

haut de page © 2000, South-North Network Cultures and Development