| Une économie
au service de la société ?
La critique du processus d'autonomisation de
l'économie (Zaoual, Latouche et al.) et la volonté de
réinscrire la raison économique dans une raison sociale
plus large nous ramènent en tous cas au coeur d'un projet social
et politique qui n'a perdu ni sa valeur éthique ni sa pertinence
sociologique, à savoir celui du dépassement de la
modernité capitaliste. Quand on entend dire que les Africains
exigent que l'économie soit au service de la
société et non l'inverse, on ne saurait leur donner
entièrement tort !
Nombreux sont ceux qui se disent
excédés par le comportement des cadres, employés
et ouvriers dans les entreprises africaines. Cependant, comment ne pas
être impressionné par certaines exigences d'éthique
sociale qui sous-tendent ce comportement ? Il y a des traits qui
peuvent apparaître contre-productifs aux yeux d'un
spécialiste du management à l'occidentale mais qui sont
en réalité empreints de sagesse et de bon sens aux yeux
de ceux qui sont prêts à voir tout ce que l'entreprise
occidentale peut avoir de brutal : l'anonymat du règlement, les
décisions lointaines tombant comme un couperet sans égard
pour les conséquences sociales, le stress dû à la
recherche effrénée du rendement et de la
compétition...
Les "pauvres" sont des acteurs
La référence aux "acteurs"
sous-tend de nombreuses analyses et caractérise en particulier
l'intéressant regard que nous livre le Chilien Luis Razeto sur
l'économie populaire c'est-à-dire sur "les gens
d'en-bas", les "pauvres". "A la différence des
entreprises capitalistes industrielles, le sujet organisateur n'est
plus nécessairement celui qui apporte le facteur capital" (un
patron ou son gérant qui engage des travailleurs externes). Ces
entreprises populaires sont organisées par le sujet qui apporte
le facteur travail. Ce sujet peut prendre des formes différentes
: la famille, la communauté, le néo-lignage, etc. (I.
Larraechea, M. Nyssens, E. Ndione).
La coopération entre divers acteurs de
la société civile y joue un rôle central et cette
cohésion apparaît d'ailleurs comme un facteur-clef de la
stabilité et de la performance économique de ce type
d'entreprise.
Les pauvres - c'est-à-dire la
majorité des habitants - n'apparaissent plus comme les
bénéficiaires potentiels d'un développement
industriel ou commercial promu par le capital privé ou l'Etat,
mais comme des protagonistes. Ils ne sont pas "des objets à
moderniser" mais des acteurs (I. Larraechea, M. Nyssens).
Pour Luis Razeto, il n'y a pas que le capital
et le travail à prendre en compte comme facteurs
économiques, il existe encore un "facteur C" (pour
coopération, communauté, collaboration) : un groupe de
personnes, une communauté dont la volonté d'entreprendre
une action ensemble, c'est-à-dire la coopération,
constitue un facteur économique en soi. Le facteur C est
générateur de productivité et possède une
existence propre. Au sein de, toute entreprise, un
organisateur-fondateur fixe les objectifs, structure l'organisation,
organise les facteurs de production en fonction de ces objectifs et
décide de la destination des excédents. Dans l'entreprise
classique, le but est de valoriser le capital, le faire croître,
l'accumuler. Le capital technologique et le capital humain sont
appréhendés en fonction de ce but. Dans une entreprise
organisée par le facteur C, le but est de valoriser le facteur
C, sans doute en générant des revenus mais aussi en
intensifiant les relations au sein du groupe. Ces organisations
économiques sont caractérisées par une
multiplicité d'objectifs qui peuvent être d'ordre
économique, social, culturel. "La non-maximisation du profit est
liée non pas à l'irrationalité mais à la
volonté de consolider le groupe". Chercher à accumuler du
facteur C est valable en soi, même s'il y a moyen de faire plus
de profit ailleurs ou autrement. La cohésion sociale vaut en
soi, indépendamment de la mise à profit de la
collaboration qu'elle facilite (I. Larraechea).
Il y aurait là, en germe, un secteur
différent du secteur privé capitaliste et du secteur
public étatique, à savoir "un secteur d'économie
du travail et de la solidarité" (idem). Ce secteur ancré
dans un tissu social façonné par une culture populaire
constitue un défi épistémologique à la
science économique et au management. Elle est la contribution
des "sans voix" à la recherche d'une autre
société.
Ce regard latino-américain est-il utile
pour tenter de théoriser l'économie dite informelle des
pays africains ?
Vers l'auto-transformation de la
société
Il est permis de se demander si le changement
socioculturel et politique en Afrique n'est pas servi par le
développement de cette économie des "gens d'en bas".
Délivrée plus ou moins des contraintes communautaires
originelles, loin des rigidités formelles administratives ou
gestionnaires et fiscales, l'économie populaire développe
une culture de l'autonomie et du travail indépendant, engendre
l'esprit d'initiative et de responsabilité, forme des gens
conscients et entreprenants, constitue "un ferment de révolution
culturelle dans les comportements et les mentalités susceptibles
d'enclencher des mécanismes d'auto-transformation de l'Etat et
de la société" (H. Panhuys). Cette économie
populaire respire la liberté. Ses membres font renaître le
multipartisme et contestent les grands appareils de l'opposition quand
ils s'avèrent semblables aux partis uniques qui les avaient
ignorés. Son organisation communautaire rend la fierté et
un sens à une Afrique qui perd la boussole culturelle dans les
mutations sociales en cours. Ses pratiques mettent en valeur "toute une
conception de la solidarité qui ne se limite pas aux affaires
(... ) et constituent de nouvelles formes organisationnelles qui
peuvent inspirer une réorganisation de la société
sur de nouvelles bases, face à une modernité mal
assimilée et une urbanisation qui ne s'accompagne pas d'une
organisation sociale appropriée" (E. Bahigiki).
Ainsi au Rwanda, les artisans informels sont
devenus les partenaires d'autres couches de la société,
ayant développé des solidarités multiformes pour
survivre et progressivement s'imposer comme citoyens à part
entière (idem). Au Congo, une culture du travail
indépendant apparaît dans un pays marqué par un
processus de fonctionnarisation (le "doctorat-cafétaria" de
l'élitisme urbain parasite et ostentatoire).
Face à un capitalisme formel local qui
demeure débile, face à un Etat gendarme ou prebendier,
l'économie populaire est le creuset d'une nouvelle culture
africaine, faite de brassage humain, de transferts culturels et
technologiques intensifs, où s'affirme la société
civile. Face au Prince et au Marchand, le Citoyen enfin ? Ce Citoyen
est "un imbattable acteur" (H. Zaoual) dont les croyances, les
connaissances et les comportements reprogramment les modèles
importés (id.).
Les citoyens africains qui font preuve de
créativité institutionnelle, d’un certain dynamisme
économique endogène, de volonté de
résistance à l'oppression politique sont certes faibles
et soumis à de terribles contraintes et à
d'énormes difficultés. On ne saurait à ce stade
affirmer qu'ils offrent à leurs sociétés
respectives les voies d'un "développement" durable. Mais au
moins, ils s'affirment, tant bien que mal.
Serait-ce le retour de l'acteur après
trois décennies de mimétisme officiel et, dans le chef
d'un trop grand nombre d'Africains, de colonisation mentale
prolongée ?
Il serait imprudent de se livrer à des
prédictions, mais il n'empêche que l'Afrique offre le
spectacle d'un grand bouillonnement de pratiques et d'idées et
cela au moment où sévit en Occident l'Afro-pessimisme
dont peu de choses positives sont à escompter.
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