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« CULTURES ET ECONOMIE : L’ECONOMIE POPULAIRE DITE INFORMELLE CONSTITUE-T-ELLE UN MODELE OU UNE IMPASSE ? REGARDS AFRICAINS ET LATINO-AMERICAINS »

1. La crise de l'économicisme mécaniste

Hassan Zaoual nous démontra pourquoi et combien on a pris l'habitude, depuis le Siècle des Lumières et l'avènement du capitalisme, de considérer l'Economie comme un ensemble de mécanismes et de lois relevant d'une science distincte. Avant cette période, l'Economie était étudiée dans le cadre des Sciences Politiques et Morales. Cette coupure entre l'Economie et d'autres disciplines fut inaugurée notamment par François Quesnay, médecin autant qu'économiste, qui introduisit dans son 'Tableau Economique" l'idée de l'Economie comme un circuit régi par des mécanismes qui lui sont propres. Tel l'organisme humain, l'Economie relèverait d'un ordre naturel et même d'une loi naturelle identifiable et donc maîtrisable comme le sont les lois de la physique ou de la chimie. Cette vision mécaniste (la réalité est comme un mécanisme, avec ses relations de cause à effets) influença profondément les économistes libéraux dont le père fondateur de l'Economie Politique, Adam Smith.

Les néo-libéraux actuels retiennent surtout son dernier ouvrage, "La richesse des nations", consacré aux lois censées scientifiques et universelles dé l'Economie, avec le jeu de la "Main invisible" transformant l'ensemble des actions intéressées des citoyens calculateurs (homo economicus) en harmonie socio-économique. Par contre, sa "Théorie des Sentiments Moraux" est passée sous silence alors qu'apparaît dans cet ouvrage un Adam Smith économiste certes, mais aussi philosophe et moraliste ... Par le regard et la pratique economiciste actuels, l'homme est soumis à un savoir rigoureux certes mais réducteur. Pourtant Aristote distinguait naguère la Chrémastique (l'art de gagner de l'argent) et l'Economie (l'art de gérer un ménage, un lieu).

 Depuis le 18ème siècle, l'Economie fut considérée en Occident comme une discipline autonome, "sphère autoréférentielle" (c.à.d. qui trouve en elle-même ses propres références) et fondée sur une approche qui découpe un seul aspect de l'homme : son caractère marchand, intéressé, d'entrepreneur sur la base duquel l'homme, avant d'entreprendre, accomplit un calcul coût-bénéfices. Cette discipline est fortement marquée par le mythe occidental moderne de la maîtrise ("La connaissance nous rendra maîtres et possesseurs de la nature" disait déjà Descartes) ainsi que par le paradigme de l'homme atomisé et concurrentiel dont l'existence est due à la sélection naturelle (Darwin) et dont l'action est réglée par la division du travail, chacun produisant ou vendant ce pour quoi il dispose d'avantages comparatifs.

L'industrialisme moderne (y compris l'organisation taylorienne du travail et le Fordisme) naîtra de ces conceptions, ainsi que les théories du Développement des pays appelés, depuis 1949, "sous-développés". Le développement sera donc abordé comme un ensemble de lois naturelles s'imposant à toutes les sociétés. Dans sa version linéaire, mécaniste et pro-capitaliste (Walt Rostow), par exemple, ou dans sa version dialectique et socialiste, cette pensée sur le développement sera marquée par une lecture économiciste, productiviste et profondément ethno-centrique : l'expérience occidentale (de droite ou de gauche) constitue le modèle. Deux grands types de stratégies en sont tirées : 1) "L'import substitution" (les pays du Sud ont avantage à produire localement des biens de consommation afin de réduire leurs coûteuses importations, stratégie finalement pro-occidentale qui réserve au Nord les industries-clefs); 2) "Les industries industrialisantes" (les pays du Sud tels la Chine, l'Inde ou l'Algérie tentent de se doter d'une industrie lourde afin de briser la dépendance à l'égard du Nord).

Les échecs du développement au niveau "macro" comme au niveau de nombreux projets "micro" ainsi que les progrès de la Science la plus avancée (Astrophysique, Biochimie, etc.) imposent une révision profonde du paradigme actuel : la vision d'une discipline économique autonome et mécaniste est dépassée. Aujourd'hui le savoir est confronté au défi de la complexité, de l'interdépendance de toutes les facettes du réel. On ne peut plus comprendre ni agir sans une approche à la fois interdisciplinaire et interculturelle. L'Economie se doit aujourd'hui de renouer avec les valeurs humaines, l'éthique, le sens du bien commun ainsi qu'avec les cultures locales dans toute leur diversité.

2. L'économie est enchâssée dans le social

Thierry Verhelst et François Houtart rappelèrent la portée de la notion "d'enchâssement" de l'Economie. Une manière d'aborder l'Economie avec un nouveau regard, à la fois moins mécaniste (la société n'obéit pas à des "lois" universelles et déterministes) et moins ethnocentrique (le Nord industrialisé n'est pas le seul modèle mondial) consiste à voir l'économie seulement comme un aspect du réel, enchâssé dans le social.

Cette notion d'une économie "enchâssée", "encastrée" (embedded) permet de saisir la nécessité d'une approche interdisciplinaire (économie, science politique, sociologie, religions comparées, droit, morale, philosophie, etc. etc.) et interculturelle (chaque société, chaque unité "économique" constitue un site symbolique traversé par différentes dynamiques culturelles). Karl Polanyi, qui est le père de cette notion d'économie enchâssée, l'a développée en rappelant, après Karl Marx, que le capitalisme a eu pour effet révolutionnaire de déraciner l'économie de son substrat socioculturel naturel pour en faire un en-soi. Le marché, dès lors, a imposé sa logique à l'économie et, progressivement, à toute la société. L'économie est devenue la grande référence sur le plan politique, social et culturel. Nos chefs d'Etat n'ont plus que le terme de compétitivité à la bouche. La "pub" crée des besoins sociaux artificiels et les arts de vivre se dégradent tandis que l'art devient marchandise. Ce qui est rentable est bon, ce qui n'est pas rentable est sacrifié : c'est la logique néo-libérale triomphante jusqu'il y a peu, avec les Reagan et les Thatcher. Il s'agit aujourd'hui de ré-enchâsser l'économie dans l'ensemble de la société. Le système social et politique doit imposer sa logique à l'économie, et non l'inverse. Il faut que l'économie soit au service du social. Aujourd'hui, la croissance économique est destructrice d'emplois. Cela ne nous contraint-il pas à des révisions déchirantes ?

 L'encastrement de l'économique dans le social est à la fois une clef de lecture des sociétés anciennes ou non-occidentales (relativement non-capitalistes donc) et une stratégie à mener dans les sociétés capitalistes contemporaines où que ce soit. Cet "encastrement" pose, en réalité, la question culturelle, c'est-à-dire de l'ensemble de la réalité non-matérielle comme élément central de la compréhension de la société et de la détermination de ses objectifs. Loin d'être, comme le voulait la vulgate marxiste, une superstructure déterminée ("en dernière instance") par l'économie, la culture fait partie des rapports sociaux et économiques. Même des sociologues marxistes s'accordent aujourd'hui à dire qu'il y a une dialectique fondamentale entre "l'idéel" et le "réel" (Godelier), ce qui signifie que la culture (la pensée, les idées) organise la survie et la vie de l'homme et est à son tour influencée par la vie matérielle, par l'économie.

Il faut certes se méfier de l'utopie idéaliste (la culture vue comme un en-soi qui résout tout) mais aussi du déterminisme matérialiste (la culture comme produit de l'économie et de la technologie). Il n'y a pas de culture "autoconstruite", pas plus qu'il n'y a d'économie en dehors de la culture. La culture, pour Polanyi comme pour Godelier et pour François Houtart qui en fit une brève présentation, est donc très importante pour l'économie. Nullement périphérique ou accessoire, la culture est au centre, essentielle pour que l'acteur social puisse lire le réel, orienter son action, agir, anticiper le futur, préparer sa stratégie. Tout projet social naît dans la culture locale. Elément moteur, elle recombine les facteurs et transforme la base matérielle, laquelle, à son tour, joue sur la culture. Il résulte de cette conception dynamique et évolutive (dialectique si on veut) de la culture que le changement social ne peut pas être une destruction culturelle imposée du dehors mais, au contraire, une transformation culturelle relativement endogène. Un village vietnamien ou sénégalais peut offrir l'exemple d'une transformation "auto-produite" de la culture, là où les paysans ont été les acteurs de leur changement. Aucune stratégie, aucun projet de développement, aucun Etat, aucun pouvoir ne peut imposer de l'extérieur, durablement, une culture. Par contre, François Houtart estime qu'ils peuvent créer les conditions pour que l'auto-transformation culturelle ait lieu.

 3. Les idéaux-types d'harmonie et de maîtrise pour aborder la réalité socio-économique

La notion d'enchâssement, volontiers utilisée au Réseau Cultures, permet d'aborder la réalité locale avec le double regard croisé mentionné ci-dessus : interdisciplinaire et interculturel. Il faut être généraliste et emprunter autant à l'économie qu'à l'anthropologie. Cette dernière permet de porter un regard approfondi sur le culturel et de rappeler les idéaux-types qui sont à l'origine de nombre de sociétés traditionnelles.

Certes, celles-ci évoluent et presque toutes sont aujourd'hui largement influencées, eu égard au colonialisme et au développement, par la modernité d'origine occidentale. La réalité actuelle, dans les pays du Sud est métissée, hybride. Mais ce métissage se comprend mieux si l'on en décompose les facteurs d'origine : l'un est traditionnel, l'autre est moderne.

Parmi les idéaux-types de la tradition évoqués, il est utile de signaler les suivants : le cosmocentrisme (l'homme n'est qu'un lien entre des forces cosmiques, divines et sociales) qui contraste avec l'homocentrisme moderne (l'homme est le centre et la mesure de l'univers); la recherche de relations harmonieuses voire fusionnelles à partir d'une conception holistique du réel qui contraste avec le dualisme de l'homme moderne qui valorise davantage la compétition (avec la nature, l'homme et les dieux). Sens sacré ou magique de l'interdépendance, d'un côté; savoir rationnel et maîtrise, de l'autre. Dans les sociétés traditionnelles, la place de l'être humain y est prescrite (le statut), attribuée par la tradition, la caste, le groupe d'âge ou le chef tandis que l'homme moderne est censé acquérir librement sa place (le contrat). Dans le premier cas de figure, le groupe prime l'individu et il devra s'effacer devant le bien collectif tandis que l'individu et son intérêt privé constituent le bien le plus cher dans la mentalité moderne. Contraintes et représailles sanctionnent l'individualisme et l'enrichissement égocentrique de l'homme "traditionnel".

Ces traits, grossièrement ébauchés ici, se trouvent mêlés dans la réalité sociale de la plupart des sociétés contemporaines mais leur identification aide à mieux saisir les dynamiques culturelles sous-jacentes et à comprendre certains aspects de la vie économique, que ce soit au niveau de la production, de la propriété ou de la circulation des biens. Ainsi la production n'est pas nécessairement valorisée en société traditionnelle. Au contraire, celle-ci craint le surplus qui apparaît quand l'on produit plus qu'on ne consomme. Ce surplus c'est "la part maudite", source menaçante de pouvoirs abusifs, de déséquilibres et de guerres. Mieux vaut dont limiter la production à ce qui est consommé. Par contre, la modernité encourage l'enrichissement privé, admire le riche, craint surtout la pauvreté et vise la maximalisation du surplus. Dans le premier cas, il y a redistribution et dépenses festives aux fins de se faire des relations. Dans le second, il y a accumulation, épargne, quant-à-soi. Economie relationnelle d'un côté; économie rationnelle de l'autre.

Telle société, relativement plus "traditionnelle" verra dans la terre ou le bétail un bien de prestige et d'auto-subsistance (sécurité et survie), telle autre, plus "moderne" les abordera en tant que biens de production, ressources économiques à mettre en valeur (risque et croissance). La circulation des biens, assurée dans les sociétés marchandes par la vente (prix fixé par les lois du marché) est assurée ailleurs par le troc, l'échange ou le don (Marcel Mauss) où il sert tantôt à liquider un surplus tantôt à s'enrichir de prestige, de crédibilité et d'amis (les "reliés" des sociétés en grappe) lesquels, un jour, pourront être sollicités, le cas échéant. Emmanuel Ndione a bien décrit le jeu complexe du don et du recours qui assure, dans la banlieue dakaroise, la sécurité sociale des exclus périurbains de la modernité.

4. Les sites symboliques résistent et créent

L'échec du développement au niveau macro et micro est lié au fait, heureux en soi, que le "tiers monde" n'est pas un vide mais se compose de sociétés vivantes qui se défendent et qui réagissent à ce qui vient de l'extérieur. Ainsi, il réagit au développement clef-en-main projeté (c'est le cas de le dire puisqu'il est envoyé sous forme de projets) sur des groupes-cibles. On appréciera la terminologie ballistique utilisée pour évoquer ces projets-projectiles !.

Pour remédier aux lacunes du regard ethnocentrique, Hassan Zaoual proposa une méthodologie qu'il appelle la sitologie ou la méthodologie des sites symboliques (voir à ce sujet Cultures et Développement - Quid Pro Quo, no. 10/11, Sept. 92, p. 15). Le site symbolique est le lieu (village, zone, bidonville, entreprise, quartier, région... ) où s'entrecroisent croyances, connaissances et comportements et où opèrent donc différentes dynamiques culturelles qui lui donnent son caractère unique et complexe. La reconnaissance de l'existence de sites symboliques est ce qui permet de pratiquer le double regard croisé, interdisciplinaire et interculturel, évoqué ci-dessus. Cette notion évite de parler de "la culture" comme si elle existait quelque part à l'état "pur" et statique. Les cultures, en interaction avec le "réel" se mélangent et se transforment. La notion de site symbolique rappelle aussi que la croyance, le symbole, les mythes, en bref l'invisible sous-tendent la réalité qui, à son tour, les influence. L'échec des projets est dû en grande partie au fait qu'ils aient été conçus sur le plan visible, physique - souvent avec soin et compétence - mais qu'ils ignorent l'invisible, le métaphysique. L'acteur n'est pas un idiot culturel. Il a sa matrice symbolique, des savoir-faire à lui, des pratiques spécifiques. La tolérance active face à cette diversité peut aboutir au plan mondial à une sorte de division interculturelle de la créativité, bien éloignée de la division mondiale du travail imposée par "l'ordre" actuel. Le monde est mosaïque. Chaque site présente des différences et des ressemblances. Par rapport aux sites symboliques arabo-musulmans et africains, le développement n'est souvent qu'une bulle, une économie fictive qui entretient une élite stérile et produit de l'endettement. La capitalisme occidental y réussit certes quelques percées, ayant transformé l'autre en débouché. Mais sur place le capitalisme autochtone est faible voire exsangue. Le capitalisme reste à la périphérie des mentalités : on veut bien en consommer les produits (la radio, les cigarettes, l'autobus) mais sans en intérioriser la "religion" : accumulation, épargne, discipline industrielle, stress. Cependant, au-dessous et autour de cette économie formelle et largement artificielle, il y a l'économie populaire qui crée de l'emploi, mobilise de l'épargne, produit des bien qui assurent, à la stupéfaction des économistes, la survie de millions de "marginaux" suburbains. Les économies endo-informelles corrigent la faillite du capitalisme véhiculé par le petit noyau formel. Il faut noter que tantôt le site symbolique est structuré selon des normes culturelles bien identifiables (p. ex. chez les Soussi du Maroc, les Mozabites algériens, les Bamilikés camerounais, les Nande zaïrois, les Soninkés mauritaniens), tantôt il semble incapable d'assurer la reproduction d'une identité car tout y est déstructuré, mobile et en continuel mélange. Il s'agit alors d'un univers mouvant, incertain, mais dont le "chaos" n'est souvent qu'apparent car il est plein de repères, de valeurs, de codes, de croyances partagées.

5. Les pauvres en Afrique et la logique des sociétés en grappe 

Emmanuel Ndione d'ENDA-GRAF a fondé son analyse sur l'expérience des ONG africaines. Les ONG en Afrique cherchent généralement à mobiliser les gens en valorisant la cohésion sociale résultant de leur esprit de groupe baptisé un peu vite "solidarité africaine". Cependant, elles veillent à écarter du groupe existant les notables et les "profiteurs" (prêteurs, usuriers, grands propriétaires). Elles entendent ainsi aider les pauvres à se libérer eux-mêmes, à devenir autonomes (les raisons idéologiques de cette stratégie "anti-profiteurs" sont certes honorables. Le projet (avorté) de socialisme africain ujamaar du Président Nyerere allait dans le même sens). Mais l'expérience d'Emmanuel Ndione au Sénégal lui a fait découvrir que pour survivre, il faut appartenir à des réseaux et que la solidarité y est autant verticale (donc non-égalitaire) qu'horizontale. La société est "en grappe". Il faut investir du temps et de l'argent dans les relations et tenter de se situer dans le champ magnétique ascendant d'un "grand" (notable, riche, politicien, marabout). La stratégie des pauvres consiste à agrandir leur toile d'araignée sociale. L'harmonie recherchée est intégrative et ne fait donc pas la sélection ni les coupures que tentent d'imposer les ONG. Il faut communiquer avec tout (investir dans le magico-symbolique) et avec tous (investir dans différents réseaux sociaux). La politique des ONG est perçue comme néfaste car elle sépare. Elle tend à isoler les pauvres pour les rendre autonomes. Mais cela conduit à les asphyxier. Comme dit le proverbe wolof : "Est pauvre non pas celui qui n'a pas d'habits mais celui qui n'a personne !"

Les ONG suscitent volontiers des groupes nouveaux : coopératives, centres de développement communautaires, groupements agricoles ou de résidents. Ils font ainsi de la création institutionnelle. Dans un village, l'ONG ne promeut pas le village en tant que tel, mais crée du neuf, du parallèle. Pourtant le village existe déjà comme institution, ainsi que la tontine, le lignage rural, le néo-lignage urbain, la confrérie, etc. Là encore, l'approche des ONG est séparatrice, non intégratrice, contrairement à la logique sociale des pauvres qu'elles prétendent aider et respecter.

L'argent, pour les ONG, doit être utilisé dans des institutions bien distinctes du lignage ou de la famille. L'argent est perçu comme quelque chose de strictement économique à maîtriser dans un plan comptable. A nouveau, l'ONG isole, sépare et assure sa maîtrise sur des institutions créées à son image et à sa ressemblance. Pourquoi dès lors s'étonner que cet argent "froid" (l'argent du projet, l'argent du Blanc, l'argent inodore) soit détourné ? Il en va tout autrement de l'argent "chaud", celui qui circule dans les réseaux sociaux, à l'intérieur de la grappe et qui a été produit à la sueur de son front ! Comme quoi, l'argent a bel et bien une odeur, contrairement au proverbe ... occidental !

Dans la logique du don et du recours qui caractérise l'économie des bidonvillois de Dakar, la société est une caisse d'épargne généralisée. Tous les réseaux, tous les notables ou "reliés" envers lesquels on a investi sont des tiroirs-caisses. Il faut les remplir pour pouvoir en cas de besoin exercer à leur égard ses droits de tirage. Ainsi le pauvre entretient des relations de don et de recours avec la famille, le néo-lignage, tel fonctionnaire, et ... l'ONG. Sa participation au projet (qui confère à l'ONG ayant lancé le projet sa raison d'être et sa crédibilité) est un bon "investissement". Il promet d'intégrer l'ONG dans sa grappe ! Selon cette logique du pauvre, l'usurier est lui aussi un homme à cultiver : même s'il exige trop d'intérêt pour ses prêts, il est un "relié", un parent. L'ONG qui veut l'écarter fragilise la toile d'araignée. On fera donc semblant de participer au projet de l'ONG (par exemple, une coopérative d'épargne-crédit) pour lui faire plaisir. Mais derrière cette stratégie du brouillard, on entretiendra soigneusement la grappe, principale garantie de survie dans une ville menaçante. La grande, la terrible pauvreté, c'est de devenir orphelin social. Si l'ONG persiste à arracher un pauvre à ses réseaux, elle doit en subir les conséquences inévitables : le pauvre devient alors un "relié" de l'ONG, membre de la même grappe et, à cause des séparations intervenues avec d'autres grappes, dépendant de l'ONG. Ainsi, l'ambition des ONG d'autonomiser les pauvres aboutit à les rendre plus dépendants d'elles !. Quelle doit alors être l'attitude des ONG ? Vers quels types d'action doivent-elles évoluer ?

6. Des concepts de sociologie africaine pour renouveler l'action des ONG

On ne peut aider sans critères. On ne peut fixer des critères sans concepts. On ne peut forger des concepts sans tenir compte des sites symboliques de "l'autre". Les ONG doivent dépasser leur propre site symbolique (très occidental, même s'il s'agit d'une ONG du Sud !) et se mettre à l'écoute. En outre, les ONG africaines doivent construire leurs propres concepts, produire une sociologie africaine de la pauvreté.

Emmanuel Ndione ne s'est pas limité à analyser les échecs et avatars étonnants des projets de son ONG. Il a cherché avec l'équipe GRAF à renouveler la pratique. Pour aboutir à une nouvelle forme d'intervention, notamment en matière économique, les ONG et les autres acteurs doivent "changer de lunettes" et forger et utiliser des termes de sociologie économique adaptés.

Relèvent de la sociologie africaine à élaborer progressivement :

(1) La notion de solidarité verticale et horizontale. Il faut atténuer la distinction riche-pauvre dans l'analyse du "groupe-cible" et promouvoir les liens et réseaux sociaux existants (le terroir social, la niche socio-culturelle). Si on regroupe les pauvres et les coupant des autres, on les affaiblit. L'important c'est le terroir social ;

(2) Le concept d'orphelin social. La notion de pauvreté à l'occidentale n'est guère utile car trop axée sur l'argent et pas assez sur les relations sociales.

(3) La notion de grappe. L'unité économique n'est pas le ménage mais la grappe c'est-à-dire tous ceux avec qui une personne échange, avec qui elle entretient des liens de réciprocité fondés sur le don et le recours.

(4) Le mécanisme socio-économique du don et du recours. La logique du donateur est celle de l'extension de son réseau. Ce don n'est pas tant interindividuel que fondé sur une réciprocité multilatérale. Le quasi-gratuit est très important dans ce mécanisme : il a l'apparence du gratuit mais sous-entend l'entraide.

(5) L'idée de "foire relationnelle". La fête, les cérémonies exigent temps et dépenses souvent énormes car elles sont le moment privilégié au cours duquel on exhume son réseau, où on manifeste sa force sociale. Il s'agit ainsi d'intéresser l'autre, de lui inspirer confiance.

(6) Il faut renoncer à l'idée de "l'alternative" globale, par exemple celle qui consiste à croire que l'économie populaire est l'alternative au modèle capitaliste. L'important, c'est le cheminement des gens : faire apparaître des cohérences, du sens, afin de légitimer leurs pratiques à leurs propres yeux et envers ceux qui monopolisent la création de sens (les experts, l'université). Il faut refuser cette usurpation de la création de sens par les puissants. Il ne s'agit donc pas de comparer le "secteur informel" (terme méprisant et pauvre sur le plan conceptuel) au "secteur formel" mais de légitimer de l'intérieur, en donnant les raisons d'y croire.

7. Des projets économiques qui réussissent !

Quant à de nouvelles pratiques de développement dans le secteur "économique" en Afrique sub-saharienne, ENDA-GRAF recommande ce qui suit :

(1) Ne plus lier le projet à une forte conditionnalité, notamment quant à l'usage de l'argent mis à disposition. Le partenariat implique que l'ONG accepte que l'argent transite par des réseaux qui lui restent inconnus ou lui paraissent contestables (le lignage, la. famille) et qu'il soit utilisé à des fins étrangères au domaine choisi par le projet. Cela revient à formuler des projets avec beaucoup de souplesse, sans le focaliser sur un seul objectif (santé, maraîchage, épargne et crédit, petit élevage, puits, etc.). L'expérience montre que seul 46% du subside accordé à une activité économique (pourtant définie par les gens eux-mêmes) y est en fait réellement affecté. Le reste est "investi" dans le relationnel (fêtes) et le magico-symbolique (p. ex. sacrifier une chèvre afin d'en acquérir la capacité de "brouter", c'est-à-dire de ramasser de l'argent). ENDA-GRAF choisit de ne plus privilégier l'économique : les "bénéficiaires" utilisent le prêt comme ils l'entendent, pourvu que la mise de l'ONG - qui complète leur épargne locale - soit finalement restituée. Cette attitude apparemment laxiste et irresponsable porte des fruits en termes d'efficacité : le taux de remboursement à ENDA-GRAF est excellent !

(2) L'évaluation de l'efficacité d'un prêt ou d'un don ne doit pas se faire au niveau d'une unité économique maîtrisable (p. ex. la famille, la coopérative, le projet) mais au niveau de la grappe. Cependant, celle-ci fluctue et ses contours sont indistincts. Il s'agit donc d'abandonner la volonté de maîtriser l'usage de l'argent et celle de faire la preuve de l'efficacité d'un subside. Toutes sortes de choses se passent en fait grâce à ce subside, car la circulation de l'argent entre les "pauvres" est étonnamment rapide.

(3) Le projet n'est pas un carcan pour maîtriser les pratiques des gens. Il est un outil de recherche-action, de communication créative et de formation mutuelle. Plus que son contenu, c'est sa démarche qui importe : le fait de rassembler des gens autour de certains objectifs. Il permet de faire apparaître la cohérence sociale et le sens que donnent les gens à la vie, au "développement". Le projet est un laboratoire où les erreurs sont fécondes. Tout projet se compose de facettes recherche, action et formation (RAF). La méthode RAF a pour but de confronter les points de vue et analyses en présence, de chercher des solutions ensemble et de mobiliser ensuite les ressources propres. C'est ce processus qui est formateur. La RAF c'est une méthode de communication créative où le chercheur est aussi acteur. Les déviations au projet subies par la "stratégie de déjouement" de la population est particulièrement riche en enseignements : elles renseignent sur la perspective des gens et sur les rapports de force en présence. La méthode RAF repose sur une démarche maïeutique : être à l'écoute, "accoucher" les idées et les actions dont la communauté est enceinte, offrir un miroir à l'autre (voir à ce sujet les numéros spéciaux de Cultures et Développement - Quid Pro Quo consacrés à la Méthodologie d'Analyse Culturelle et en particulier à la Recherche-Action (no. 12, janvier 1993, p. 4-13).

(4) Ne jamais se substituer à la dynamique locale. L'apport de l'ONG se limite à rendre possible un projet donné. Cela peut être réalisé, par exemple, en conférant un prêt pour compléter l'épargne accumulée localement, ce qui en outre confère à un groupe une légitimité-crédibilité très utile dans le cadre de l'économie du don et du recours entre acteurs. L'ONG, au lieu de dominer les bénéficiaires, devient un "actionnaire moral" parmi d'autres : la communauté acquiert un droit de tirage sur l'ONG et elle-même en acquiert sur les gens. L'ONG devient simplement membre de la grappe, un "tiroir" de plus.

(5) Les abus perçus comme tels par le groupe soit entre ses membres soit à l'égard de l'ONG font partie de la réalité et il serait irresponsable de se voiler les yeux face à ces abus. L'organisation régulière de séances de théâtre au cours desquelles se jouent les conflits et problèmes du groupe est extraordinairement utile à cet égard. Tout "sort" à cette occasion, sans qu'il soit même nécessaire d'analyser, d'évaluer ou d'épiloguer après la pièce. Les choses se comprennent et se règlent au cours du jeu lui-même. Celui-ci se déroule d'ailleurs autant parmi les spectateurs que sur scène. D'autres conditions sont ainsi formulées sur place qui viennent orienter le projet dans un sens plus équitable aux yeux de tous. La conditionnalité naît de l'interaction entre les acteurs et les spectateurs, dont l'ONG ! L'expérience enseigne que les conditions imposées par les ONG visent beaucoup trop l'autonomisation des groupes et l'accumulation matérielle tandis que celles qui naissent de la perception des gens (par le biais de l'interaction théâtrale) visent, au contraire, le relationnel et la sécurité sociale. L'économique est enchâssé !

8. Une Société Anonyme trop anonyme

Placide Muamba a partagé les conclusions de ses recherches à Kolwezi, ville minière du Zaïre. Son étude d'une grosse entreprise (Gecamines) nous enseigne que la gestion d'entreprise en Afrique est bien différente de celle enseignée dans les instituts de gestion. A la base de l'organisation sociale en Afrique, on trouve l'importance de la famille et de l'âge. Ces éléments jouent un rôle important dans la résolution des conflits, les problèmes salariaux et de promotion. Mutatis mutandis, on voit d'ailleurs qu'au Japon le patron est considéré comme le père et que toute l'entreprise est approchée comme une famille. La notion africaine de temps est cyclique et s'oppose au temps linéaire européen. Moins tourné vers l'avenir et sa maîtrise, l'Africain est moins enclin à "travailler" comme un Européen lequel se soumet plus facilement au temps artificiel du rendement. (Ce temps a effectivement quelque chose d'artificiel comme le prouve le besoin de l'Européen d'aller "en vacances" pour profiter de quelques semaines ... de temps cyclique !). La notion de travail est limitée en Occident à sa valeur marchande tandis qu'en Afrique le travail n'est pas nécessairement marchand : on travaille pour sa famille, pour faire plaisir, hors rendement, sans calculer en termes monétaires. Le "travail" marchand, la "production", "l'économie", le "social" sont autant de notions qui appartiennent à l'approche parcellaire et utilitariste de la réalité, liée au paradigme mécaniste occidental évoqué ci-dessus. En Afrique, ces notions restent largement enchâssées dans un tout englobant. Il ne faut pas fonctionner avec des concepts d'entreprise, estime Ndione. Le regard du "développeur" et du spécialiste en gestion crée des découpages dans le social. Si on parle "d'entreprise de menuiserie", on ne voit plus l'ensemble social. Enfermer le menuisier dans sa tâche technique est absurde. Dans le site africain, le "chef d'entreprise" n'est pas un "acteur économique" mais l'aîné social d'une "grappe". Il est le citoyen (le "sitien") de cette "grappe" plus que le citoyen de la société moderne. La société anonyme Gecamines ne peut être aux yeux des salariés qu'anonyme, c'est-à-dire, désenchâssée, abstraite, froide. L'entreprise moderne, anonyme ne peut dont pas susciter de loyauté ni d'adhésion. L'entreprise est un corps étranger à l'égard duquel on va mener une stratégie de prédation. "On vise non pas à entreprendre mais à prendre" ! Les corps étrangers (L'Etat, l'entreprise) sont ainsi objets de prédation.

L'important c'est la façon dont les ouvriers de la Gecamines voient leurs problèmes. C'est cela qu'il faut légitimer. Les sociologues et les "développeurs" projettent leur analyse à partir de leur site, avec leurs croyances, et ils refusent de prendre au sérieux la croyance de l'autre. Le chercheur doit être acteur, concerné par son objet, estime E. Ndione. Il a un rapport affectif avec le problème. Intellectuellement on peut connaître mais sans affectivité, ce regard n'est pas légitime du point de vue du site ... "Les sociologues parlent de rébellion mais ils ne nous donnent pas d'armes ! Moi, je dis qu'il faut que les pauvres s'autonomisent symboliquement".

9. Quel avenir pour l'entreprise africaine ?

Un long débat avec Gauthier de Villers, Hassan Zaoual, Emmanuel Ndione et nombre de participants permit de mesurer ou de contester quelques implications importantes de l'étude de Placide Muamba.

Il y a partout en Afrique un métissage à l'oeuvre, une "informatisation" généralisée de l'Etat comme de l'entreprise (Gauthier de Villers). Henry Panhuys évoqua cette situation de métissage : "L'informel est la face cachée du formel. Ce sont deux facettes de la même médaille". Partout, on constate la subversion de la logique formelle. Cette subversion est-elle positive ? Sans doute le serait-elle si elle débouche sur une synthèse. S'il y a un génie à l'oeuvre, une auto-production culturelle. Mais si elle ne conduit qu'à la destruction de l'Etat, des infrastructures et des entreprises, il faut s'interroger. Lorsque le peuple a pillé les richesses, cela peut favoriser d'éphémères micro-unités. Mais cette économie-là risque très vite de s'essouffler, limitée à la stricte survie.

Tout ce que signalent Muamba et Ndione n'empêche pas qu'il y ait, à côté des innombrables échecs de la production et du développement, des ethnies remarquablement performantes : les Haoussa, les Nande, les Bamiléké. Elles réussissent dans les affaires sans être influencées cependant, par les notions strictement occidentales de gestion. Les tontines ou les familles y servent de base à de fort prospères PME, lesquelles sont plus souples et mieux à même de valoriser les ressources humaines locales que les mastodontes du genre Gecamines. Ceux-ci devraient recourir massivement à la sous-traitance en direction de ces PME indigènes, estime Placide Muamba. Cependant, il est très difficile pour une grande entreprise exportée d'Occident de faire preuve de tant de souplesse. Ses contraintes technologiques et ses notions de gestion rendent très complexe une transformation profonde en direction de la sous-traitance. En réalité, passer du grand au petit ne résout rien tant que l'on conserve le même modèle managérial. Le secteur formel ne doit-il pas s'inspirer de l'informel ? Celui-là peut être très productif. Le problème de fond n'est-il pas celui de la motivation des hommes, motivations qu'ils puisent dans leur site ?

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12. Vers l'auto-production culturelle d'une autre économie ?

François Houtart indiqua que les enquêtes semblent contredire l'analyse marxiste dogmatique qui ne voit dans les OEP et le "secteur informel" qu'un système retardé, coexistant avec le secteur capitaliste moderne. Cette économie serait en ce cas condamnée à disparaître. Dans l'optique marxiste, le rapport capital-travail est le passage obligé pour que se constitue une classe ouvrière révolutionnaire. Face à ce "lumpen-proletariat" que constituent l'économie populaire, "armée de réserve" du capitalisme moderne, les partis communistes latino-américains ont opté pour la collaboration avec les bourgeoisies modernisatrices. Choix logique en faveur du "progrès"... En fait, la situation du "tiers-monde" actuelle est celle d'une forme de capitalisme où la relation capital-travail est incomplète. Seule une minorité est salariée. Marx appelait cette situation la "transition" : le vieux système (p. ex. le féodalisme) craque mais le nouveau a du mal à s'imposer (p. ex. le capitalisme manufacturier). Ainsi au XVIIIème siècle, des artisans travaillaient chez eux pour un patron mais plus tard la division moderne du travail a dépossédé l'ouvrier de l'objet de son travail (usine, travail à la chaîne). Cependant, demande François Houtart, le tiers-monde se trouve-t-il vraiment dans une situation de transition au sens marxiste ? On dirait que non, dit-il. La situation actuelle semble permanente. Le capitalisme n'a ni besoin ni intérêt à intégrer le secteur informel et sa main d'oeuvre. On a donc tort de considérer les OEP comme pré-capitalistes. Elles présentent certes des formes pré-capitalistes mais ne sont pas en continuité avec le passé. Au contraire, les OEP sont le fruit du capitalisme, de la grande misère qu'il a créée et des méga-villes qu'il a suscitées. Il y a imbrication de formes anciennes et modernes (post-modernes ?).

A Managua (Nicaragua), le néo-libéralisme mène, face aux OEP, la politique classique de l'expansion des relations de marché qui entraîne la destruction des PME et des petits artisans par le jeu du "libre échange". Cela s'accompagne de la précarisation croissante des emplois, la baisse des salaires, la hausse des horaires de travail. On compte 60% de chômeurs à Managua. Les stratégies de survie individuelle se développent avec pour conséquence l'auto-exploitation, la concurrence entre les pauvres, l'atomisation des rapports sociaux, la dissociation entre groupes sociaux appartenant à la même classe, l'avènement des sectes religieuses, les conflits pour les espaces d'habitation et de vente. Il y a tension entre la solidarité fondée sur la conscience sociale collective des OEP et l'individualisme exacerbé provoqué par les besoins de survie et par le néo-libéralisme ambiant. Les OEP sont une réalité mais, à côté, se déploie un secteur informel anarchique, violemment concurrentiel et individualisant. Le risque d'absorption des OEP dans la mégamachine néo-libérale est réel, estime François Houtart qui relève ce dilemme : soit on dit "Restons petits" mais c'est aux dépens de l'efficacité économique ou on proclame "grandissons" mais cela mène au triomphe de la logique individualiste et concurrentielle du capital. Face à ce dilemme, l'auto-production culturelle d'une autre économie est importante car le capitalisme ne peut sauver le monde.

13. Pour une Economie Politique culturelle

Henry Panhuys rappelle d'utiles distinctions telles celle de Maldonado entre production artisanale (l'agent est propriétaire et producteur), la production capitaliste simple (division un peu plus poussée du travail; ébauche de salariat; embryon de comptabilité; potentialité économique accrue); formes quasi-salariales (unités dispersées avec des entreprises commanditaires offrant de la sous-traitance; rémunération à la tâche); formes associatives de production (notamment les OEP; l'association de producteurs est enchâssée dans une base sociale qui n'est pas strictement économique ou professionnel-corporatif). On s'aperçoit que l'aide des ONG et agences de développement se polarise sur le deuxième type. Ces unités de production capitaliste simples ne représentent cependant que 10 à 20% des unités non-ambulantes de production. Cette aide risque, sous prétexte de les aider, d'arracher ces unités à leur terroir social où ils sont pourtant des éléments moteurs. La typologie de Maldonado met de l'ordre dans le foisonnement du secteur dit informel mais elle présente l'inconvénient de ranger les unités en fonction de leur proximité et ressemblance avec le modèle capitaliste. Il faut y préférer les recherches fondées sur la notion de site symbolique ou de terroir social. L'approche par unités économiques même familiales est largement artificielle et trompeuse : il faut sortir de la notion de ménage et d'entreprise. Faute de cela, des pans entiers de la réalité sociale échappent aux chercheurs et aux praticiens. L'économie politique est nécessaire mais elle est culturelle.

Il a été réaffirmé que le concept de secteur informel non seulement pèche par ethnocentrisme (on compare à soi) mais est peu fécond, n'étant pas "un condensé de faits leur donnant sens". Par ailleurs, il faut éviter l'écueil de l'idéalisation autant que celui de la sous-estimation des formes socio-économiques populaires. Ne pas les idéaliser car 1) leur aspect communautaire n'exclut nullement les intérêts privés qui "utilisent" bien souvent le communautaire (on poursuit ses intérêts à travers des réseaux de lignages, sectes et tontines); 2) elles ne dépassent pas toujours la simple survie dans un contexte de crise qui exacerbe précisément les traits individualistes et concurrentiels. Ne pas les sous-estimer car 1) le macro-système capitaliste n'est pas aussi dominant et monolithique qu'on ne le pense et cohabite avec les économies populaires plutôt qu'il ne le récupère; 2) les économies populaires assurent la survie, voire la vie de centaines de millions d'êtres humains de par la planète et pourraient renfermer des leçons utiles pour le secteur formel.

Ni ethnocentrisme ni culturalisme

En conclusion de ce séminaire, une dernière conviction s'impose. Affirmer l'importance du culturel (les sites symboliques) dans l'économie ne revient pas à sombrer dans un culturalisme qui nous interdirait de porter un jugement sur une réalité culturelle différente et écarterait toute possibilité de connaissance non-subjective et d'action dans une société autre que la nôtre. Il ne s'agit pas d'abandonner tout effort d'objectivité ni toute volonté d'engagement social mais d'être conscient de l'ethnocentrisme du développeur et celui de la science économique. De même, l'intérêt indispensable pour l'informalité ne doit pas fermer les yeux devant la nécessité de certaines "formes", faute de quoi guettent l'anarchie et la misère. Cependant, nul n'a le monopole de la "bonne" forme ni de la "bonne" économie.

 

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