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Thierry Verhelst
Une longue soirée au village
sévère de Fandène, dans la région de
Thiès au Sénégal... La conversation tourne autour
du capitalisme. Je raconte à un groupe de jeunes cultivateurs
que mon ami marocain Hassan Zaoual estime que l'Africain n'était
pas apte à être un bon capitaliste. Bien qu'il soit
intéressé à consommer les objets du capitalisme
(radio, bicyclette, café en poudre ... ), il n'en aurait pas
intégré l'éthique ni la mentalité. Le
capitalisme, vu comme "la religion" du Blanc, serait à la
périphérie et non au centre de la psychologie africaine.
Il y a échec du développement capitaliste en Afrique
(sauf pour une petite couche privilégiée qui a su s'y
intégrer soit comme acteur soit surtout comme parasite).
Cet échec du développement
capitaliste, demandai-je à mes amis Sérères, ne
pourrait-il pas être interprété comme la preuve de
la vitalité culturelle africaine ? L'échec infligé
au développement ne pourrait-il pas être
interprété comme le refus de s'occidentaliser ? Comme la
volonté - fut-elle encore exprimée "en creux",
négativement plus que positivement - de sauvegarder certaines
valeurs ? L'échec du développement serait en ce cas
l'expression d'une sorte de désobéissance civile à
l'encontre de l'obligation de se développer à
l'occidentale ? La société civile s'opposerait donc
au développement.
L'échec du
développement, signe de bonne santé ?
Amusés par cette
question, nous en discutons jusque tard dans la nuit, sous le ciel
sahélien admirablement étoilé. Nous
évoquons quelques caractéristiques de "l'homo
oeconomicus" à l'occidentale.
D'abord, la volonté de s'enrichir par
un effort individuel fondé sur la compétitivité.
"Au village, observent mes amis, il n'y a pas moyen de s'enrichir aux
dépens de ses cousins." Celui qui s'enrichit en écrasant
les autres "serait coupé"! S'il s'enrichit, c'est bien, mais il
doit partager. Le lignage l'aidera même à s'enrichir car
tous en profitent par après. Le mécanisme joue dans la
périphérie urbaine autant qu'au village, ainsi qu'en
attestent la vitalité des réseaux néo-lignagers et
la promotion matérielle et sociale (prestige,
crédibilité) de "l'aîné social"
décrit par Emmanuel Ndione du GRAF ("La dynamique urbaine d'une
société en grappe. Un cas : Dakar", ENDA).
L'épopée du businessman à
l'américaine qui a su s'élever à la force des
poignets jusqu'à devenir un millionnaire ne fait pas partie de
l'imaginaire africain. Son individualisme n'est ni respectable ni
enviable. Cependant, il ne faut pas idéaliser le sens
communautaire africain. Celui-ci n'est pas seulement inspiré par
de nobles sentiments. Il est imposé par la pression sociale.
L'individualisme est sanctionné sévèrement, au
besoin par la sorcellerie !
Autre caractéristique du capitalisme,
le goût de l'épargne. Les dépenses somptuaires, les
fêtes ruineuses sont incompatibles avec l'accumulation besogneuse
du bourgeois qui s'inspire au contraire d'une ascèse puritaine.
Sur ce point, notre groupe n'arrive pas à s'accorder. La plupart
s'estimaient parfaitement capables d'épargne. Cependant, la
richesse des Sérèrs s'investit davantage dans le
bétail - qui est en même temps source de prestige - que
dans la banque en laquelle on n'a guère confiance. L'ethnie
voisine des Wolofs serait plus disposée à jouer sur le
numéraire, mais finit quand même par "dilapide" la fortune
en dépenses de prestige ou celles liées à la
construction d'une belle mosquée.
Troisième trait de caractère du
capitaliste moderne : le sens de la discipline en matière de
travail et d'organisation du temps. Sur ce point, le groupe est
unanime. Cette discipline fait défaut. Certes, les cultivateurs
travaillent très dur pendant la saison des pluies, mais restent
souvent inactifs pendant les autres mois de l'année. Quant
à la ponctualité, elle n'est guère prisée.
Un cultivateur-artisan nous raconte son embarras. Un Blanc est venu de
la ville lui faire une grosse commande de meubles. En effet, quand il
n'est pas aux champs, il fabrique des sièges avec du bois de
rônier (un arbre qui ressemble au cocotier). Il s'agit d'une
grosse commande dont la livraison a été promise dans un
délai que notre ami a hélas laissé passer. Le
toubab (= le Blanc) est furieux et l'artisan risque de perdre cette
commande ainsi qu'une partie de sa clientèle urbaine ! Mais que
faire ? Il faut qu'il s'absente de nombreuses journées. Le
village a décidé d'examiner ensemble certains
problèmes : le groupe des jeunes agriculteurs dont il fait
partie doit se déplacer dans plusieurs autres villages. Il faut
qu'il apporte son concours à ses cousins. Il faut qu'il
accompagne son groupe ! L'entente sociale, la solidarité
lignagère, la respectabilité dans le village importent
plus que l'enrichissement par la production à l'intention d'un
étranger. Et tant pis si le développement "capitaliste"
de cet artisan en souffre, encore qu'il en soit sincèrement
affecté et qu'il tentera d'ici peu de s'expliquer à son
client impatient. Celui-ci le comprendra-t-il ou
répètera-t-il les poncifs habituels sur "les africains
paresseux et menteurs" ?
Les grillons occupent le grand silence de la
nuit. Le dernier pilon a cessé de moudre le mil. Les femmes, les
vieux et les enfants sont couchés depuis longtemps. Mais notre
petit groupe poursuit la réflexion, à la fois grave et
pourtant ponctuée d'humour. André observe que
l'échec du développement capitaliste n'est
peut-être pas dû avant tout à des valeurs africaines
hostiles aux trois caractéristiques précitées
(enrichissement individuel, épargne et discipline quant au
temps). Il faut peut-être chercher une explication
supplémentaire dans le domaine technologique. "Nous n'avons pas
inventé la fusée" dit-il. La raison instrumentale et
technique n'a pas été poussée au niveau
qu'atteignirent certaines autres civilisations. Il y a un savoir-faire
technique paysan et celui-ci évolue mais les défis de la
désertification du Sahel et de l'explosion urbaine exigeraient
une efficacité technique plus grande, une révolution plus
rapide.
Tout est complexe. D'autant qu'il faut y
ajouter la dépendance du Sénégal envers les
circuits économiques mondiaux. "Nous ne sommes peut-être
pas des capitalistes mais le capitalisme est bien présent dans
notre pays ! Regardez la monoculture de l'arachide que nous imposa,
pour son profit à elle, la puissance coloniale ! On a
détruit nos forêts, on nous a rendu dépendants,
notre sol est devenu fragile, notre climat imprévisible et
parfois catastrophique".
Alphonse, qui s'intéresse aux proverbes
que citent volontiers les vieux Sérères, ajoute : "Pour
mettre un peuple à genou, il faut étouffer sa culture.
C'est ce qu'ils ont fait ici". Alphonse propose que les ONG financent
des recherches et des publications sur les proverbes, sur le savoir
paysan, sur la médecine traditionnelle, sur la cosmologie et la
religion sérères. Trouvera-t-il des bailleurs de fonds
pour ce genre de projet ? A force de s'attaquer à l'urgent, les
développeurs négligent l'important. Le Réseau
Sud-Nord Cultures et Développement s'engage en ce sens :
sensibiliser le grand public, les experts, les bailleurs de fonds, les
ONG. Tâche difficile mais pas impossible ...
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